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Author Entretien avec Elyda Mey (1) : Les réfugiés cambodgiens pris "dans une logique de survie"   ( Replies 0 | Views 614 )
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Entretien avec Elyda Mey (1) : Les réfugiés cambodgiens pris "dans une logique de survie" Reply With Quote
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Par Stéphanie Gée
02-05-2008

La montée en puissance des diasporas dans les relations internationales leur confère un nouveau rôle sur la scène politique et judiciaire, relève Elyda Mey, une Cambodgienne de 26 ans née en France. Cette jeune juriste s'est intéressée à la diaspora cambodgienne de France et de Belgique dont le regard est rivé sur les développements du processus de justice visant à juger les anciens responsables khmers rouges pour les crimes perpétrés au Cambodge entre 1975 et 1979. Titulaire d'un master en droit international public en France, elle a mené en 2007, pour le compte de l'organisation International Center for Transitional Justice, une étude sur la façon dont les membres de la diaspora appréhendent, en tant que victimes, ce processus judiciaire. Elle revient sur ce travail dans un entretien avec Ka-set.


Ka-set : Interroger les membres de sa propre communauté sur son histoire s'inscrivait-il dans une démarche personnelle ?
Elyda Mey : J'appartiens à cette deuxième génération qui a pendant longtemps vécu dans une sorte de déni. Puis naturellement, je me suis intéressée au génocide rwandais, une experience qui a été un grand choc. J'ai ensuite décidé de venir au Cambodge en 2007, à l'âge de 25 ans pour découvrir mon pays d'origine avec une approche touristique pour ce premier contact. Ce séjour m'a retournée. J'ai alors voulu aller au-delà de mes peurs, apprendre à circonscrire l'horreur, jusque-là devinée à travers les seuls mots, rares et évasifs, de mes parents sur cette période. Cette étude a été pour moi une manière de me confronter à mes propres démons. J'ai d'ailleurs failli abandonner ce travail en cours de route plus d'une fois... Finalement, je suis allée jusqu'au bout.

Y a-t-il une facette de votre communauté que vous ignoriez plus ou moins jusque-là et que cette recherche a mise au jour ?
Oui, la réaction de mes compatriotes quand on abordait la question du génocide. Les uns se mettaient à pleurer, les autres se montraient pleins de colère ou d'amertume. J'ai réalisé alors la place importante de l'imaginaire chez les membres de la diaspora, ce qui est un trait caractéristique des communautés traumatisées. Prisonniers de peurs souvent irrationnelles, ils se nourrissent de rumeurs du type « là-bas, au Cambodge, c'est encore la guerre », d'où une véritable diabolisation de leur pays d'origine. Et le caractère clos de cette communauté contribue à faire de celle-ci un terrain propice aux rumeurs.

Le génocide est donc tout aussi tabou dans la diaspora qu'au Cambodge ?
Oui. Il n'y a pas de dialogue autour du génocide, la plupart des parents ont préféré oublier et mettre un voile sur ce chapitre noir de leur histoire. Ils ont voulu protéger leurs enfants, éviter de leur transmettre leurs peurs, leurs ressentiments... Et puis, ce n'est pas évident pour des parents de raconter à leurs enfants comment ils ont été humiliés et déshumanisés.

Dans la diaspora cambodgienne, les références à la vie sous le Kampuchea démocratique truffent-elles également le discours au quotidien des parents qui ont survécu à ce régime dans un souci de mieux éduquer leurs enfants comme c'est le cas au Cambodge ?
Tout à fait. Cela se rapporte autant à la nourriture - avec le lot de réprimandes quand on ne montre guère d'appétit alors que "sous Pol Pot, on n'aurait rien eu à manger" -, à nos relations à l'autre - "on ne peut faire confiance à personne" - qu'au souci de sécurité - "il faut travailler dur pour gagner sa vie et ne pas avoir froid ni faim". Autant dire que l'on nous transmet en héritage la méfiance envers nos semblables et que cette obsession d'être à l'abri du besoin inhibe beaucoup de créativité chez la jeune génération.

Forte de cette étude sur votre propre communauté, quel portrait brosseriez-vous d'elle ?
Les membres de la diaspora cambodgienne sont dans une logique de survie, inhérente, me semble-t-il, à ce traumatisme qui n'est pas géré et les maintient dans un esprit de lutte constante. Ils sont enfermés dans une paranoïa au point que, dans cette communauté, les gens font preuve d'une certaine méfiance les uns envers les autres, ils ne sont pas soudés. Cette situation s'explique aussi par le fait que leur niveau d'éducation n'est souvent pas élevé et qu'ils sont par ailleurs mal organisés. Ils ne se défont pas de cette peur des représailles. Quelques anciens Khmers rouges ont également trouvé refuge en France, notamment. Ils s'ignorent avec les victimes. Certains survivants m'ont confié avoir à plusieurs occasions convié ces anciens Khmers rouges à des réunions ou des cérémonies mais ces derniers n'ont jamais donné suite aux invitations.

Les Cambodgiens de la diaspora ont-ils soif de justice ?
Si le désir de justice existe incontestablement au sein de la diaspora cambodgienne, de nombreux obstacles d'ordre psychologique notamment handicapent les initiatives des victimes directes : découragement face à l'impunité persistante, paranoïa, peur des représailles, traumatisme, volonté d'oublier, culpabilité d'avoir survécu ou de s'être retrouvé contre son gré du côté des Khmers rouges, etc. Trois principaux courants semblent se dégager. Il y a tout d'abord des personnes qui ne veulent pas de justice. Ensuite, celles qui désirent que justice soit faite mais refusent de s'impliquer, certains s'en remettant à la justice bouddhique, ce qui représente la catégorie la plus importante en nombre. Et enfin, il y a quelques personnages emblématiques qui sortent de l'anonymat pour militer activement en faveur du processus de justice.

Comment se positionnent-ils par rapport aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) ?
Globalement, la diaspora est attentive aux travaux des CETC. Mais elle a besoin d'être davantage informée sur cette juridiction afin de pouvoir s'impliquer et démystifier cette grande machine. Quand j'ai réalisé cette étude, des rumeurs de corruption concernant des magistrats cambodgiens des CETC circulaient et ont immédiatement renforcé la méfiance des victimes qui y ont vu une ingérence politique mettant à mal l'indépendance et l'impartialité de la justice. Certains membres de la diaspora, pris entre la peur des représailles et l'appréhension des frais de justice s'ils veulent témoigner ou se constituer parties civiles, n'osent tout simplement pas participer même si le désir est là. Or il faut savoir que le règlement intérieur prévoit des arrangements pour simplifier la procédure à des Cambodgiens de l'étranger en leur permettant d'être entendus par vidéo-conférence.
Et, informations prises auprès des CETC, ces dernières semblent tout à fait ouvertes à cette option. On notera qu'à ce jour aucun Cambodgien issu de la diaspora - à l'exception de Seng Theary [une Khméro-américaine, dirigeant le Centre pour le développement social, qui s'est portée partie civile dans le dossier de Nuon Chea notamment] - ne s'est constitué partie civile.

Quel est le poids du substrat religieux dans leur perception de la justice ?
Si les bouddhistes s'accordent à dire que selon la loi du karma tous les criminels seront punis dans leur prochaine vie, les avis concernant la possibilité des procès divergent. Une première opinion soutient que les procès seront inutiles, la loi du karma les ayant déjà jugés. Une autre opinion se positionne en faveur des poursuites à condition qu'elles soient conduites avec impartialité et en conformité avec les principes bouddhistes et les standards internationaux de justice. L'hypothèse d'amnistier les anciens dirigeants khmers rouges est le plus souvent rejetée ; de toute façon, comme l'ont souligné plusieurs auteurs, le pardon serait un concept importé des pays chrétiens d'Occident et n'aurait pas d'équivalent dans le bouddhisme.

La deuxième partie de cet entretien avec la juriste Elyda Mey sera publiée vendredi prochain (9 mai 2008) sur Ka-set.info


Témoigner depuis l'étranger
Selon l'article 26.1 du Règlement intérieur des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens : "La déposition d'un témoin ou d'un expert pendant l'instruction ou à l'audience est effectuée, autant que cela est possible, en personne. Cependant, les co-juges d'instruction et les Chambres peuvent autoriser un témoin à déposer par des moyens techniques audio ou vidéo, sous réserve que le moyen technique utilisé permette aux co-juges d'instruction, aux Chambres et aux parties, d'interroger le témoin pendant qu'il dépose. Ces moyens ne peuvent être utilisés s'ils portent atteinte aux droits de la défense".


Les Cambodgiens à l'étranger
On estime que quelque 600 000 personnes ont fui le Cambodge alors que le pays était sous la férule des Khmers rouges. Comme le rappelle Elyda Mey, "la majorité de l'élite cambodgienne, pour la plupart francophone, préféra aller s'installer en France tandis que les Etats-Unis accueillirent davantage de militaires et d'agriculteurs accompagnés de leurs familles".

Certains, ajoute-t-elle, évaluaient à environ 50 000 le nombre de réfugiés cambodgiens installés en France en 1989. Dix ans plus tard, l'Institut national de la statistique et des études économiques (l'Insee) en dénombrait 63 284 dans l'Hexagone.

En 2006, une étude sur les communautés américaines (American Community Survey) du Bureau du recensement des Etats-Unis faisait état de 238 948 Américains "se déclarant" d'origine cambodgienne.

Recensements tronqués ou inexistants et difficulté d'accès à ce type d'informations font qu'il est malheureusement impossible de connaître la taille réelle de la diaspora cambodgienne dans le monde.



Lire aussi sur Internet :
- Etude réalisée par Elyda Mey sur la façon dont les membres de la diaspora cambodgienne, victimes du régime khmer rouge, appréhendent ce processus judiciaire, pour le compte de l'organisation International Center for Transitional Justice
- La diaspora joue un rôle croissant sur la scène politique internationale, explique Nicolas Vertovec dans un article publié en 2005 sur le site "Migration Information Source", de l'Institut américain de la politique migratoire
- "17 avril 2005, journée de commémoration du génocide commis pendant le régime des Khmers rouges", article publié dans L'Ecrit d'Angkor, le magazine de la jeunesse cambodgienne en France n°8, avril 2005





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