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Auteur Rithy Panh, dans les replis du génocide   ( Réponses 1 | Lectures 2690 )
Haut de page 16/05/2003 @ 14:25 Bas de page
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Rithy Panh, dans les replis du génocide
LE MONDE | 16.05.03 | 13h33

Délicat travail de mémoire et de deuil, "S-21", le documentaire que le cinéaste cambodgien a consacré aux atrocités khmères rouges, est projeté au Festival de Cannes et diffusé sur Arte.
"Je ne peux pas avoir de distance par rapport à ce sujet. Je m'engage, je prends parti", affirme calmement Rithy Panh dans la petite salle de montage parisienne où il travaille sur un nouveau film. Le samedi 17 mai, son documentaire, S-21, la machine de mort khmère rouge,sera présenté en séance spéciale au Festival de Cannes.

Et cela le remplit de fierté. "Pas seulement pour le film, mais pour mon équipe." En dix ans de travail sur ce projet très particulier, il a formé sept jeunes techniciens cambodgiens, partagé avec eux l'émotion d'un tournage bouleversant de plus de trois ans, qui recoupait leurs histoires individuelles. "Au Cambodge, il n'y a pas d'école de cinéma. Ces jeunes ont été très patients avec moi, ils se sont fait beaucoup engueuler ! Ils ont appris en tournant : on regarde le soir, on corrige... Les caméras maintenant sont faciles à maîtriser, mais il faut aussi éduquer le regard, avoir une éthique, une morale. Comment travailler ? Comment cadrer ? On peut très vite devenir voyeur, c'est le danger. On y a donc passé du temps, on a appris à filmer, à analyser chaque image, et on arrive à ce film-là."

Ce film-là, c'est donc S-21, du nom d'un "bureau de sécurité" situé dans un ancien lycée de Phnom Penh. "C'est vraiment là où est le crime d'Etat ; ça permet de montrer la responsabilité politique de façon évidente. Il y avait une prison en plein Phnom Penh qui était une vraie machine à tuer." Entre septembre 1975 et janvier 1979, plus de 17 000 personnes y ont été torturées et exécutées ; sept ont survécu. Trois de ces survivants sont encore en vie aujourd'hui. Dans la prison désertée, Rithy Panh a filmé deux d'entre eux, Vann Nath et Chum Mey. Et aussi leurs bourreaux d'hier, de simples gardiens enrôlés dans une idéologie plus forte qu'eux. Car, explique Rithy Panh sans se départir de son extrême douceur, "c'est à eux aussi de se souvenir. Pourquoi serait-ce toujours à nous de faire ce travail ? Eux aussi doivent se souvenir, et pas de n'importe quoi, mais de la même chose que nous. On prend ensemble un geste, et on essaie de voir comment chacun s'en souvient".

Toute la démarche de S-21est bien de ranimer la mémoire. Par les mots, lorsque c'est possible - "Pendant longtemps moi-même je ne parlais pas de tout ça. Mais ça peut vous réconcilier avec la vie de parler" -, par les gestes lorsque les mots ne viennent pas. "Il y a une théâtralité, c'est vrai, mais ce n'est pas du théâtre. Quelqu'un n'arrive pas à parler, et soudainement c'est lui qui me donne l'idée... Avec le documentaire, on peut capter les choses quand elles se présentent. Soudainement, au lieu de se mettre à parler, il veut me montrer ce qu'il faisait à l'époque, et je le filme."

Le travail du cinéaste est alors de "trouver la distance juste par rapport aux corps"et de savoir s'arrêter lorsqu'elle fait défaut. "Quand Chum Mey est revenu à S-21, il était très ému. Déjà, c'était délicat. Même quand il pleure, l'image doit être vraiment très digne, il ne faut pas que ce soit misérabiliste. Il ne faut aller ni trop près ni trop loin... Etre avec lui, et avec ses larmes. A un certain moment, j'étais en train de filmer, et pour nous montrer quelque chose, il s'assit et prit une chaise et commença à s'enchaîner. Moi, je ne savais pas, j'étais à la caméra, je suivais son mouvement, et là, soudain, je vis les pieds de Chum Mey qu'il était en train d'enchaîner. Là, j'ai arrêté."

La mission de Rithy Panh paraît infiniment lourde. Ne cherche-t-il pas à rendre sa mémoire à tout un peuple ? Il est aujourd'hui le seul cinéaste cambodgien en mesure de travailler et de montrer ses films. Ses œuvres de fiction, notamment Les Gens de la rizière, lui ont valu une reconnaissance publique rare et précieuse. "Je ne suis pas devenu cinéaste par don ou par vocation, mais pas par hasard non plus. Si j'étais resté au Cambodge, s'il n'y avait pas eu le génocide, je ne serais pas cinéaste. Mais j'ai besoin de filmer : à cause de ce que j'ai vécu, il faut que je m'exprime."

De ce lien étroit entre son activité artistique et l'histoire, sont nés une poignée de beaux documentaires, Site 2 ou encore Bophana. Agé de 11 ans en 1975, lors de l'entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh, le cinéaste a connu le camp de rééducation pendant quatre ans. Ensuite, ce fut l'arrivée en France, le parcours impressionnant d'un étudiant brillant qui réussit le concours d'entrée de l'Idhec (l'actuelle Femis) en 1985.

Ses parents ont été tués, son frère est porté disparu : Rithy Panh mène depuis plus de quinze ans sa vie de cinéaste comme un combat. "Je fais tout ça parce que je veux qu'un jour il y ait un procès. Ça ne fera pas revenir mes parents ; ça ne soulagera pas ma douleur, loin de là. Mais je voudrais qu'on reconnaisse que c'étaient des innocents, des victimes. Le plus insupportable pour nous, c'est l'impunité. Avant de bâtir la démocratie, il faut que l'impunité cesse, que l'Etat de droit revienne."

A la quête de justice s'ajoute un désir de pédagogie, de dialogue entre les générations. "Un film comme celui-ci peut beaucoup aider les parents à parler de leur propre expérience. Il faut offrir des moyens d'en parler, parce que s'engager frontalement là-dedans c'est trop dur. C'est de ça qu'on a besoin. Le théâtre, la danse, la musique..., cette création n'est possible que si on arrive à ôter cette peur en nous, parce que l'expérience a été trop traumatisante. C'est inimaginable."

Au fil de la conversation, l'émotion d'un homme toujours à vif affleure constamment. Dans La Machine khmère rouge - un livre que publie Flammarion pour accompagner le film -, Rithy Panh reprend à son compte ce mot de Kafka : "Ce qui caractérise la douleur, ce n'est pas la blessure, mais l'âge de la blessure." Il serait trop simple, trop confortable, de voir l'œuvre de Rithy Panh comme le moyen commode, pour le travail de deuil, de s'accomplir. Le deuil, pour sa génération, est sans fin. "Ce qu'on veut c'est que les jeunes générations voient notre travail et qu'ils puissent vivre heureux après. Pour nous, c'est impossible, on est trop là-dedans." Son inlassable travail de mémoire doit aux morts autant qu'aux Cambodgiens de demain.

"Ce qui est certain, dit-il, c'est qu'on ne peut pas détruire un être humain comme ça. Il y a toujours quelque chose qui rappelle au bourreau son geste. On dirait que les morts ne veulent pas mourir comme ça, gratuitement, en restant des victimes. Ils ne veulent pas d'une mort pour rien. Ce ne sont pas des animaux ! Ce sont des humains, ils sont là, autour de nous. On peut refuser ça, trouver ça idiot, moi j'y crois."

Florence Colombani

Diffusion sur Arte lundi 2 juin à 22 h 30.


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Biographie


1964
Naissance à Phnom Penh.

1975-1979
Détenu dans un camp de rééducation.

1985
Entrée à l'Idhec.

1989
"Site 2".

1994
"Les Gens de la Rizière".

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.05.03

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RE : Rithy Panh, dans les replis du génocide Reply With Quote
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Quand je pense que tu me dis que je suis partout :lol::smiley12:
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