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Auteur [NouvelObs] ]«J'étais la pourriture de Saigon» - Des inédits de Marguerite Duras   ( Réponses 0 | Lectures 1884 )
Haut de page 28/09/2006 @ 13:35 Bas de page
[NouvelObs] ]«J'étais la pourriture de Saigon» - Des inédits de Marguerite Duras Reply With Quote
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Des inédits de Marguerite Duras

«J'étais la pourriture de Saigon»

Dans des carnets rédigés entre 1943 et 1949 et publiés pour la première fois, l'écrivain raconte son adolescence en Indochine, entre une mère qui la battait et un amant plus âgé, dont le premier baiser lui fit éprouver une « répulsion indescriptible ». Bonnes feuilles

Son frère l'insulte : «espèce de fumier», «ordure», «sale pute», «chienne qui couche avec les indigènes». Sa mère attrape un bâton, cogne sur elle. Elle a rêvé de faire fortune en Indochine, a misé vingt-quatre ans d'économies sur 200 hectares de plantation. Mais c'est bientôt la ruine : la mer inonde tout. Elle s'entête en vain, fait construire par des «centaines d'ouvriers» des barrages que des crabes entreprennent de ronger. Pauvreté. Sa fille, 14 ans, est la dernière de sa classe. Elle s'appelle Marguerite. Elle sort avec un garçon beaucoup plus âgé qu'elle, Léo, un indigène, comme on le disait alors. Lui connaît Paris (il y commande ses cravates), elle, non. Marguerite est fascinée par son costume en «tussor grège» et par sa voiture, une «Morris Léon Bollée» qui coûte 7 000 piastres. Elle finit par coucher avec lui (mais une seule fois) après deux ans d'inlassable siège.

Quand en 1995 l'Imec (l'Institut Mémoires de l'Edition contemporaine) reçoit en dépôt le fonds Marguerite Duras, nul ne sait encore qu'il contient un document exceptionnel. Dans une enveloppe portant la mention « Cahiers de la guerre », les chercheurs découvrent en effet quatre petits carnets autobiographiques rédigés entre 1943 et 1949. Outre de précieuses indications sur sa formation littéraire («Madame de Sévigné m'inspirait un dégoût qui me décourageait», «Molière et Shakespeare m'enthousiasmaient, alors que Corneille et même Racine m'ennuyaient profondément»), Marguerite Duras y raconte l'Indochine, ses activités dans la Résistance, la rue Saint-Benoît et, dans un texte terrible qui sera partiellement repris dans « la Douleur », l'attente de son mari Robert Antelme, de retour de déportation. Certains de ces textes servirent d'ébauches à des romans futurs, tels « Un barrage contre le Pacifique » ou « le Marin de Gibraltar ». Les autres prendront la poussière au fond des armoires de Neauphle-le-Château. Mais le temps, qui corrompt aussi les mots, semble s'être attaqué à plus fort que lui, cette fois.

«A partir de l'enfance, toute destinée est pitoyable infiniment», note Duras. Ce qui frappe, dans ses textes époustouflants, c'est la lucidité, la violence alliée à la maîtrise, comme si tous les livres à venir étaient déjà là, comme si les phrases depuis toujours coulaient limpidement, sans efforts, sans ratures, sans brouillons. «Aucune autre raison ne me fait écrire [ces souvenirs], sinon cet instinct de déterrement. C'est très simple. Si je ne les écris pas, je les oublierai peu à peu.» Déterrement : oui, tout est dit, tout est là. Tirés du premier de ces « Cahiers », intitulé « Cahier rose marbré », les passages qu'on va lire ont été rédigés en 1943. C'est, bien avant son best-seller « l'Amant », Marguerite vue par elle-même, la honte incarnée marchant sous de grands tamariniers, silhouette de jeune première n'osant lever les yeux car elle ne savait si on la tenait, avec ses robes sous les genoux, son petit sac à main et son chapeau vert pomme, pour une «petite fille» ou pour une «petite putain». Sa mère voulait qu'elle devienne «professeur, avocate, médecin, directrice de journal ou exploratrice»; Marguerite, elle, se rêvait trapéziste ou star de cinéma. Trapéziste ? Pour l'écriture, elle le sera.

«Cahiers de la guerre et autres textes», par Marguerite Duras, POL, 446 p., 19,90 euros (en librairie le 5 octobre).

«Ma mère avait obtenu du gouvernement général, au titre de veuve de fonctionnaire et à titre de fonctionnaire (elle enseignait depuis 1903 en Indochine), une concession de rizières situées dans le Haut-Cambodge.

[…] Nous partagions complètement la vie de nos domestiques, à ceci près que ma mère et moi disposions d’un matelas pour la nuit. J’avais alors 11 ans, et mon frère 13. Nous aurions été parfaitement heureux si la santé de notre mère n’avait pas flanché. L’énervement et la joie de nous voir si près d’être sortis d’affaire coïncidèrent avec son retour d’âge qui fut particulièrement pénible. Ma mère eut alors deux ou trois crises d’épilepsie qui la laissaient dans une espèce de coma léthargique, qui pouvait se prolonger pendant une journée entière. Outre qu’il était impossible de trouver un médecin, le téléphone n’existant absolument pas à cette époque-là dans cette région du Cambodge, les crises de ma mère consternaient et apeuraient les domestiques indigènes, qui chaque fois menaçaient de s’en aller. Ils avaient peur de ne pas être payés. Ils cernaient la paillote et s’asseyaient en silence sur les talus qui la bordaient pendant toute la journée que duraient ses crises. Dans la paillote, ma mère était couchée sans connaissance et râlait doucement. De temps en temps, mon frère ou moi en sortions pour dire aux domestiques que ma mère n’était pas morte, et les rassurer. Ils ne le croyaient que difficilement. Mon frère leur disait que même si notre mère mourait, il faisait le serment de les ramener en Cochinchine coûte que coûte, et qu’il les paierait. Mon frère, je l’ai dit, avait 13 ans à cette époque-là ; il était déjà l’être le plus courageux que j’aie jamais rencontré. Il trouvait à la fois la force de me rassurer et me persuadait qu’il ne fallait pas pleurer devant les domestiques, que c’était inutile, que notre mère vivrait. Et effectivement, lorsque le soleil disparaissait de la vallée derrière les monts de l’Eléphant, notre mère reprenait connaissance.

[…] J’aurai à revenir sur les coups. J’en ai vraiment reçu de très nombreux. Quand j’eus 14 ans, peu avant que je connus Léo, mon frère aîné qui faisait des études en France revint en Indochine. En vertu d’une étrange émulation, lui aussi prit l’habitude de me battre. C’était à qui me battrait. Quand maman ne me battait pas de la façon qui lui convenait, il lui disait : « Attends » et la relayait. Mais elle le regrettait vite, parce que chaque fois elle pensait que je resterais sur le carreau. Elle poussait des hurlements épouvantables mais mon frère s’arrêtait difficilement. Un jour il changea sa tactique et m’envoya rouler contre le piano, ma tempe heurta un coin de meuble et je me relevai avec peine. La peur de ma mère fut telle qu’elle vécut par la suite dans la hantise de ces batailles. La force herculéenne de mon frère (qui, pour comble de mon malheur, avait une hypertrophie musculaire des biceps) en imposait à ma mère et, par contraste sans doute, lui donnait plus encore envie de me battre. J’étais très petite et maigre et n’avais nullement l’allure superbement sportive de mes deux frères. Dans ses bons moments, ma mère me disait : « Toi, t’es ma petite misère. »

[…] On nous voyait toujours en compagnie de Léo et de ses amis, on disait de moi que « je couchais avec des indigènes ». J’avais 15 ans. Léo ne m’avait pas encore touchée que j’étais considérée à Saigon comme « la pourriture de la ville ». On s’en doutait bien, mais ces racontars, nous les interprétions d’une façon rassurante. Lorsque finalement plus personne ne consentit à nous fréquenter, maman dit : « Ils sont jaloux, laissons faire. » Je crois que ma mère trouvait un vrai repos dans ces nuits passées dans les cabarets. Elle ne touchait pas au champagne. Ses grosses mains sur son sac, elle se tenait à notre disposition, jamais elle ne parlait de rentrer. De temps en temps elle disait un mot gentil à Léo, parce qu’elle jugeait que mes frères étaient trop froids avec lui et en signe de gratitude. (Je revois ces mains de ma mère agrippées sur son sac comme à sa destinée. Les mains de Dieu ne me semblent pas plus belles. Quand j’étais toute petite et que j’avais par hasard aperçu quelque chose qui m’obsédait ou qu’une pensée terrifiante me venait, par exemple celle de la mort possible de ma mère, lorsque, à 5 ans, je la découvris mortelle, j’allais vers elle et le lui disais. Ma mère passait alors sa main sur mon visage, doucement, et me disait : « Oublie. » J’oubliais et repartais rassérénée. Avec ces mêmes mains, plus tard, elle me battait. Et elle gagnait mon pain en corrigeant des copies ou en faisant des comptes à longueur de nuit. Elle y mettait la même générosité. Elle battait fort, elle trimait fort, elle était profondément bonne, elle était faite pour les violentes destinées, pour explorer à coups de hache le monde des sentiments. Elle était fort malheureuse, mais elle trouvait son compte de bonheur dans ce malheur même parce qu’elle aimait le travail et le sacrifice et, ce qu’elle préférait à tout, c’était s’oublier, s’étourdir dans des illusions sans fin. Ma mère rêvait comme je n’ai jamais vu personne rêver. Elle rêvait son malheur même, elle en parlait avec fierté, elle ne connaissait pas la vraie tristesse mais seulement la douleur, parce qu’elle avait une âme d’une violence royale qui ne se serait pas complue dans l’acceptation que toute tristesse comporte.)

[…] Comment suis-je arrivée à surmonter l’espèce de répugnance physique que m’inspirait Léo ? La première fois qu’il m’embrassa sur la bouche, c’était un soir dans sa Léon Bollée. Il était venu me chercher à la sortie du cours et me ramenait à Sadec pour le week-end. C’était très rare que je le vis à cette heure-là et, seule, c’était peut-être même la première fois que cela se présentait. En cours de route, Léo m’enlaça et j’éprouvai du désir pour lui. Je pense que c’était du désir. C’était une paix qui me contentait pleinement. J’étais bien, là, dans les bras de Léo. Je crois que ç’aurait été n’importe qui, ç’aurait été pareil. Léo était n’importe qui, n’importe qui aurait pu me dire ce que me disait Léo, n’importe qui aurait pu avoir les bras et la gentillesse de Léo dans l’obscurité de l’auto, dans la nuit noire que fut ma jeunesse.

[…] Ce fut ce soir-là que Léo m’embrassa sur la bouche. Il le fit par surprise. Tout d’un coup, je sentis un contact humide et frais sur mes lèvres. La répulsion que j’éprouvai est proprement indescriptible. Je bousculai Léo, je crachai, je voulais sauter de l’auto. Léo ne savait plus que faire. En l’espace d’une seconde, je me sentis tendue comme un arc, perdue à jamais. Je répétais : « C’est fini, c’est fini. » Léo me disait : « Qu’est-ce que tu veux dire ? » Il ne comprenait pas. A un certain moment, il rit et m’expliqua que ce n’était pas lorsqu’on s’était laissé embrasser sur la bouche qu’on cessait d’être vierge. « Je sais ça, criai-je, mais c’est tout de même fini. » Il essayait de me calmer et de me reprendre dans ses bras mais je criais, je le suppliais d’arrêter l’auto et de me laisser descendre. C’était en pleine nuit et en pleine campagne, mais je n’y pensais plus. Je retrace la chose comme elle s’est passée ; je ne peux pas l’expliquer. J’étais le dégoût même. Mais quant à expliquer ce que j’entendais par « fini », je ne peux le faire, je ne sais plus. Je me calmai cependant et me poussai à l’extrémité de la banquette, aussi loin de Léo que possible. Et là je crachai dans mon mouchoir, je crachai sans arrêt, je crachai toute la nuit et le lendemain, quand j’y repensais, je crachais encore.

[…] « Ta maison est une chierie, disait mon frère à ma mère, une vraie chierie et on s’y emmerde. » Ces mots trouvaient en nous « cette forme toujours creuse » dont parle saint Jean de la Croix, et nous emplissait d’une évidence, d’une révélation. Dans ces cas-là, je sentais bien que c’était une chierie que la maison, que je nageais en pleine chierie, je soupçonnais que tout était chierie et qu’on n’en sortait jamais. Il y avait les mots, il y avait le regard qui les accompagnait, et le ton, bref, sans effet, le plus adéquat, le plus sincère, qui faisait qu’il chassait le doute de l’or de ces mots.

Je n’ai éprouvé de révélations aussi puissantes durant mon existence, aussi puissantes et aussi souverainement convaincantes que certaines injures de mon frère aîné, qu’à la lecture de Rimbaud, de Dostoïevski. C’est peut-être lui qui le premier m’a inculqué cette tendance que j’ai encore à préférer l’œuvre d’inspiration à n’importe quelle autre, et à tenir en disgrâce l’intelligence humaine. En fait d’intelligence, je ne suis à peu près sensible qu’à celle de certains animaux, ceux qui précisément en ont si peu que les rares marques qu’ils en donnent donnent l’impression de relever d’une inspiration subite. Je préfère par exemple les chats bêtes aux chats intelligents. Je n’y puis rien. Je préfère les chats qui ne me reconnaissent pas à ceux qui me reconnaissent. Quand mon frère a attrapé la syphilis, il dit : « Pourriture de vie, je suis pourri. » Dès lors, je me sentais infiniment pitoyable et fraternelle.

[Marguerite Duras se rend au cinéma, mais n’a d’argent que pour se payer une place aux « avancées », rangées inférieures fréquentées par la « crasse » de la ville.] […] Lorsque j’arrivai à l’entrée de la salle, je la trouvai éclairée. Il était trop tôt, la séance n’était pas commencée. Au fond de l’orchestre, il y avait déjà trois rangées de Français. Aux avancées, une bande de voyous sifflaient et riaient. Je devais traverser tout le cinéma sous les yeux de l’orchestre. Seule. Car on n’accompagnait pas les clients des avancées. Pas un seul Blanc aux avancées. Je ne reculai pas. Je traversai. La traversée de cette salle par mon personnage s’accomplit, dans un profond silence provoqué par l’entrée de mon personnage. Je me souviens que je ne me souvenais plus comment on marche. L’humanité entière me regardait. J’étais blanche, incontestablement. On n’avait jamais vu de Blanche aux avancées. Tout, je savais tout ce qu’on pensait, et je le pensais moi-même au même instant. Tout dansait sous mes yeux, et je me trouvais dans un état d’irréalité très avancé. J’étais dans un contact profond avec la honte. J’étais la honte qui marchait. J’étais simplement ridicule. Je n’avais rien à faire dans ce cinéma et ma tenue n’était pas ordinaire, elle appelait au moins le rire, sinon la pitié. Tout se cassait. Je me retrouvai moi-même cassée sur une chaise de rotin, mon sac sur les genoux, en nage. Je ne pourrais plus dire s’il se passa dix minutes ou une heure avant que les lumières s’éteignent. Mais tout à coup il fit noir, et on joua du piano. Je sortis de la torpeur. On joua « Casanova ». Je trouvai ce film d’une beauté déterminante. Je sortis consolée. J’avais vu Casanova embrasser une femme sur la bouche et lui avouer son amour. »

© POL


Née en Cochinchine française en 1914, Marguerite Donnadieu, dite Marguerite Duras, a obtenu le prix Goncourt avec « l'Amant » en 1984. Elle est l'auteur de nombreux romans et pièces de théâtre (« Savannah Bay »). Elle a aussi signé le scénario de « Hiroshima mon amour » et réalisé des films (« India Song », « le Camion »). Elle disparaît à Paris en 1996.

Par Didier Jacob
Nouvel Observateur - 28/09/2006

Edité le 28/09/2006 @ 13:35 par Vorasith

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