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Auteur Un film de Rithy Panh présent au 56e Festival de Cannes   ( Réponses 0 | Lectures 3052 )
Haut de page 27/04/2003 @ 13:45 Bas de page
Un film de Rithy Panh présent au 56e Festival de Cannes Reply With Quote
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Le cinéaste Rithy Panh a confronté les rares rescapés du camp S-21, où on a dénombré plus de 14 000 morts, avec leurs anciens bourreaux.

Extraits

Un jeune cambodgien devant une galerie de crânes dans le centre S-21, transformé en musée du génocide. De 1975 à 1979, plus de 14 000 hommes, femmes et enfants ont été incarcérés dans cette prison de Phnom Penh. Tous ont été assassinés après avoir été torturés, à l'exception d'une dizaine d'entre eux.
(AFP)

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Lettres: Au coeur de l'enfer khmer rouge

Sébastien Le Fol
[08 avril 2003]

Il y a trois ans paraissait Le Portail (1) de François Bizot, un récit magistral dans lequel cet ethnologue racontait sa captivité dans un camp khmer rouge, en 1971. Plusieurs mois durant, Bizot avait été interrogé par un lieutenant de Pol Pot avant d'être finalement libéré.

Cet homme, dont Bizot a brossé un portrait saisissant, se nomme Douch. Arrêté en 1999, il attend aujourd'hui son procès. De 1975 à 1979, il a dirigé le camp d'extermination le plus meurtrier du régime des Khmers rouges : Monti Santésok S-21. En quatre ans, plus de 14 000 hommes, femmes et enfants ont été incarcérés dans cette prison de Phnom Penh.

Tous ont été assassinés après avoir été torturés, à l'exception d'une dizaine d'entre eux. Trois peuvent encore témoigner.
Parce qu'il a placé son art au service de la mémoire collective, le cinéaste cambodgien Rithy Panh a voulu retrouver ces survivants et les confronter à leurs anciens bourreaux sur les lieux mêmes de leur calvaire.

De cette expérience inédite est né un documentaire, qui sera diffusé en juin sur Arte, et un livre, La Machine khmère rouge-Monti Santésok S-21, coécrit avec la journaliste Christine Chaumeau, dont Le Figaro publie en exclusivité les bonnes feuilles.

A quel mécanisme obéit un génocide comme celui perpétré par le régime de Pol Pot ? Comment des jeunes paysans cambodgiens en sont venus à tuer plus de deux millions de leurs compatriotes au nom de la «révolution socialiste parfaite» ? Pour comprendre, Rithy Panh a travaillé sur ce qu'il appelle la «chronologie du geste». «Emmener les bourreaux là où ils travaillaient les replonge dans leur réalité d'alors et permet d'ouvrir un bout de leur souvenir souvent enfermé dans une défense universelle de celui qui ne fait que répondre aux ordres, sous peine de mourir, explique le cinéaste. Le document en main, ils se concentrent et ne peuvent plus nier, feindre. Ils tiennent dans leurs mains un texte, une photo qui témoignent, en dépit d'eux, de la réalité qu'ils veulent occulter.»

La démarche fait ressortir des moments saisissants. Dans l'un d'entre eux, on assiste aux retrouvailles d'un des rares rescapés de S-21, le peintre Vann Nath, avec ses anciens tortionnaires (voir l'extrait : «Nous étions comme des animaux en enfer»). Cet homme a échappé à la mort parce qu'il avait été choisi pour peindre les portraits du «frère numéro un», Pol Pot. Près de vingt-cinq ans après, il trouve la force de soutenir le regard des anciens employés du camp et de les questionner sur leurs actes.

Un autre moment fort du livre est celui où un ancien prisonnier découvre le rapport que ses interrogateurs ont rédigé après lui avoir arraché des aveux dictés par l'idéologie khmère rouge. Tout est noté dans le moindre détail jusqu'au système de torture employé pour lui faire accepter la version officielle.

Toute la monstruosité bureaucratique des Khmers rouges et leur acharnement à déshumaniser leurs victimes apparaissent dans ces pages d'autant plus fortes qu'elles sont dépourvues de lyrisme. Rithy Panh se contente de reproduire mot à mot les propos tenus par les différents protagonistes. Il n'instruit pas un dossier, mais entraîne les victimes «à penser leur expérience» et les bourreaux à «réfléchir à leurs actes». On sort de cette lecture abasourdi et en même temps frappé par ce que François Bizot a su si bien montrer dans Le Portail : la banalité du mal.

La Machine khmère rouge de Rithy Panh avec Christine Chaumeau
Flammarion, 19. Parution le 14 avril.

A lire également
Extrait : Confession d'un bourreau
Bizot : «Certaines scènes m'ont mis mal à l'aise»

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Extrait : Confession d'un bourreau

Man, membre des forces spéciales, explique comment il a été formé par les Khmers rouges.

[08 avril 2003]

«Avant, j'étais un gamin très gentil. Quand je suis parti pour faire soldat, mon chef m'a dit : «Camarade, si tu es gentil, on te méprise.
Ton fusil, quand tu le sors, quand tu le pointes sur les gens, ne mets pas le cran de sécurité. Si tu mets en joue les gens, il faut que tu tires. Si tu ne tires pas sur quelqu'un, tire au moins en l'air ou sur un arbre, ou sur le ciel. Ça, c'est un homme décidé.»

» Alors j'ai appris à être décidé, et je suis devenu méchant petit à petit. J'étais nearsa (NDLR : garde du corps attaché à un chef khmer rouge). Je n'avais peur de personne. Si je parlais et que quelqu'un ne m'écoutait pas, j'avais le droit de frapper. Si quelqu'un dans mon unité me méprisait, je prenais mon fusil, je tirais sur sa jambe. Et mon chef ne me disait rien. Je n'étais pas fautif parce que c'était le chef qui m'avait dit d'être décidé, c'était le chef qui m'avait appris à être méchant. Il m'avait dit que, quand on enlevait le cran de sécurité, il ne fallait pas le remettre sans avoir tiré, sinon c'était signe de malchance (...).

» A l'armée, on était loin des parents. Il n'y avait que mes camarades, et le groupe continuait de nous éduquer. Et puis, à force, on ne savait plus ce qu'était une faute. On savait juste être méchant.
Je commençais à oser tirer, arrêter, attacher. Si je tuais quelqu'un, quel était le problème ? Il n'y avait pas de faute, et j'avais toujours raison, j'étais dans le droit (...).

» J'allais de plus en plus vers la méchanceté. Je commençais par tirer, puis j'arrivais à torturer sans peine. Ma main n'avait aucune hésitation. Je n'avais pas de pitié. Si on me disait qu'après l'interrogatoire, qu'après l'avoir frappé, il fallait le tuer, alors on tuait avec un fusil. Si, avec une balle, il n'était pas mort, j'en mettais une deuxième jusqu'à ce qu'il meure. Il ne fallait pas qu'il vive.

» Quand tu arrivais à faire ça une, deux fois, tu devenais encore un petit peu plus méchant. La cruauté, c'était comme ça. C'était Angkar Viney, la discipline de l'Angkar.

» Angkar disait : «Camarade, on t'assigne pour l'exécution.»

» Si tu n'exécutais pas, tu t'opposais à l'Angkar, tu avais des problèmes. Moi, j'osais de plus en plus. Je n'avais plus peur de personne. La cruauté se creusait de plus en plus en moi. Même pour une femme, je n'avais pas de compassion, je ne la laissais pas vivre. S'il fallait tirer, on tirait. Parce qu'on l'appelait «Khmaing, ennemi, CIA.»

Editions Flammarion.

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Bizot : «Certaines scènes m'ont mis mal à l'aise»

Captif des Khmers rouges en 1971, l'ethnologue François Bizot a raconté son calvaire dans Le Portail (La Table Ronde). Pour Le Figaro, il a accepté de commenter le document de Rithy Panh.

Propos recueillis par S. L. F
[08 avril 2003]

LE FIGARO. - Que vous inspire le document de Rithy Panh ?

François BIZOT. - Je n'ai pas encore lu son livre, mais j'ai pu visionner, avant sa diffusion à la télévision, le film dont il est tiré, S-21, la machine de mort khmère rouge. Rithy Panh a saisi des moments très forts, comme les retrouvailles entre le peintre Nath et son ancien bourreau. Ou comme ce rescapé qui lit le rapport détaillé de ses aveux et des tortures qu'on lui a fait subir. Il restitue bien la personnalité d'un interrogateur que j'ai connu, Prâk Khân. Cet homme a une présence et une force remarquables. C'est le personnage qui domine l'ensemble. Si le documentaire de Rithy Panh m'a appris beaucoup de choses, certaines scènes m'ont mis mal à l'aise, comme ce passage où l'ancien bourreau fait semblant de frapper une victime sur les lieux mêmes de la tragédie. Et encore cette longue séquence où l'on voit un ancien gardien passer et repasser devant les fenêtres des cellules en menaçant des prisonniers virtuels. Cette théâtralisation porte le risque de dédramatiser l'horreur, de nuire à la réflexion.
En incitant les bourreaux à réitérer leurs gestes d'alors, le réalisateur espère les faire réfléchir sur leurs actes. Cette méthode permet-elle selon vous de comprendre les mécanismes du crime de masse ?
On ne peut comprendre les mécanismes du crime de masse qu'à la condition d'évacuer les bons sentiments. Ces trois bourreaux que nous montre Rithy Panh ont agi comme des monstres et sont devenus des monstres. Mais que découvre-t-on lorsqu'on leur retire leur masque de monstre ? Des hommes qui nous ressemblent.

Je suis retourné au Cambodge pour les besoins d'un documentaire que je prépare, tiré de mon livre Le Portail (1). J'ai rencontré d'anciens bourreaux et je n'ai pas eu la moindre difficulté à les faire parler.
Ils évoquent cette époque avec beaucoup de distance. Comme si chacun d'entre nous était la somme d'un certain nombre de vies. En même temps, on a l'impression que le temps s'est arrêté en eux, que ce qu'ils ont fait ne s'efface plus. Ils respirent une grande tristesse.
C'est comme s'ils n'étaient plus définis maintenant que par la somme de leurs victimes.

En 1971, vous avez été interrogé par celui qui est devenu ensuite le directeur du centre S 21 : Douch. Que faut-il attendre de son procès ?
Si l'on attend de ce procès qu'il condamne Douch, ce procès sera inutile. Car Douch est déjà condamné à vie. Il n'existe aucune punition qui soit à la hauteur de ses crimes. En revanche, si ce procès permet de comprendre enfin qu'au départ les bourreaux ne sont pas des gens différents de nous, alors il sera utile. Il faut en finir avec cette sécurité qui nous donne bonne conscience. Il n'y a pas de ligne de séparation entre les bons et les méchants. Quand on aura compris que l'on possède en nous la capacité d'aimer aussi bien que de tuer, on découvrira la peur : cette peur salutaire, la seule, celle de soi-même. Il faut accepter d'ouvrir les yeux sur nous-mêmes.

(1) Derrière le portail. Diffusion probable à l'automne 2003 sur Arte.
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