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[Libération] "Cambodge : fébrile, le régime réprime" , par Arnaud DUBUS

robin des bois - 09/10/2017 à 05:55
... de rdb : " désormais même la Comédie de façade est terminée".
- sur ce lien du quotidien Libé :
http://www.liberation.fr/planete/2017/10/06/cambodge-febrile-le-regime-reprime_1601505
- ce long , très long reportage - MAIS EXCLLENT- de Arnaud DUBUS :
- Le final (comprenant un appel à notre "Emmanuel") est plein d'espoir - CF aussi la Corée du Nord !!!)
TRISTESSE pour le Petit peuple, et ADMIRATION devant le courage des militants Khmers

Reportage
Cambodge : fébrile, le régime réprime
Par Arnaud Dubus, Envoyé spécial à Phnom Penh
— 6 octobre 2017 à 20:26
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Une militante tient le portrait du leader de l’opposition, Kem Sokha, le 26 septembre, à Phnom Penh. Photo Heng Sinith. AP

Un leader politique arrêté début septembre, une vice-présidente qui a pris la fuite…
Le principal parti d’opposition fait face à la dérive autoritaire du Premier ministre, Hun Sen.


L’atmosphère est fiévreuse devant le siège du Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), dans un quartier sud de Phnom Penh, au sortir des longues vacances du festival bouddhique de Pchum Ben, durant lequel les Cambodgiens rendent hommage aux âmes de leurs ancêtres.
Des centaines de personnes s’y pressent, débordant sur le boulevard Norodom, alors que des portraits du président du parti, Kem Sokha, sont érigés à l’aide de tiges de bambous.
Un slogan barre la partie inférieure des affiches :
«Libérez Kem Sokha immédiatement».
Un député du parti, Son Chhay, prend la parole et tente de rassurer les partisans.
«Le parti reste solide. Ayez confiance», lance-t-il au micro.
Depuis l’arrestation de Kem Sokha, le 3 septembre, pour «tentative de renversement du gouvernement en collusion avec les Etats-Unis», une dizaine de députés du PSNC ont quitté le pays.
Un signe de l’atmosphère de peur et de la tension politique qui s’est abattue sur le Cambodge ces derniers mois.
«Cela n’a jamais été aussi difficile, sans nos chefs, sans les médias indépendants», confie, après le rassemblement, la vice-présidente du parti, Mu Sochua.
«Notre stratégie est de montrer que l’opposition est toujours là, même s’il n’y a plus de tête, car nous représentons 3 millions de voix.
Le peuple nous a donné un mandat»,
ajoute-t-elle d’un ton déterminé.
Après notre entretien, Mu Sochua a quitté le Cambodge, redoutant d’être arrêtée et mise au silence.
Vendredi, le gouvernement du Premier ministre, Hun Sen, a demandé la dissolution du PSNC pour conspiration avec l’étranger.
Le climat qui s’est emparé du Cambodge laisse craindre que les derniers vestiges du système démocratique ne soient rapidement balayés.
Un système instauré en octobre 1991 par les accords de paix de Paris qui mettaient fin à plus de vingt ans de conflits entre factions, notamment entre les Khmers rouges et le gouvernement mis en place en 1979 par le Vietnam et dirigé depuis 1985 par Hun Sen.
Il y a un mois, une ONG financée par les Etats-Unis, l’Institut national démocratique, a été fermée par le gouvernement, après avoir été accusée de ne pas être «politiquement neutre» - un crime selon une loi de 2015 réglementant les ONG.
Le 3 septembre, des policiers ont arrêté Kem Sokha en pleine nuit à son domicile.
Là encore, l’accusation de «trahison» dont il est l’objet a des relents anti-américains : il aurait dit, dans un discours en 2013, avoir reçu des conseils d’experts américains afin de conquérir le pouvoir.

«Sur écoute»

Dans le même temps, le gouvernement de Hun Sen a lancé une offensive sans merci contre les médias indépendants.
Une vingtaine de radios locales, qui retransmettaient les programmes de Voice of America et de Radio Free Asia (dont le bureau local a été fermé) ont cessé d’émettre.
Le Cambodia Daily, un quotidien en anglais créé à Phnom Penh il y a vingt-quatre ans, a mis la clé sous la porte après s’être vu réclamer 6,3 millions de dollars (5,4 millions d’euros) d’arriérés d’impôts par le gouvernement.
«Le gouvernement a gelé les comptes du journal.
Nous ne pouvions plus payer les employés, raconte la rédactrice en chef du quotidien, Jodie DeJonge.
Dans le contexte de répression tous azimuts des voix indépendantes, nous n’avons pas été vraiment surpris.»

Les organisations locales de protection des droits de l’homme sont désormais très réticentes à rencontrer les journalistes.
«Nos téléphones sont sur écoute.
Nous sommes suivis par des agents du gouvernement quand nous allons travailler sur le terrain»,
indique l’un d’eux, sous couvert d’anonymat.
«J’ai l’impression de traverser un champ de mines, et je ne sais pas quand l’une d’elles va exploser», confie Meas Nee, un analyste indépendant qui a travaillé sur les questions de confiscation des terres par les autorités dans les zones rurales.
Politikoffee, un groupe qui organise des discussions informelles sur des questions politiques, confie «ne plus trouver d’intervenants pour ses débats» et doit se recentrer «plus sur les questions économiques et juridiques».
Le gouvernement cambodgien a réagi avec humeur face aux critiques de la communauté internationale.
Son porte-parole, Phay Siphan, disant fin septembre, à propos de la rapportrice spéciale des Nations unies sur les droits de l’homme au Cambodge, Rhona Smith :
«Elle n’est rien au Cambodge.
Elle est une simple touriste.
Nous n’avons pas besoin d’un professeur comme elle pour nous dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire.»


Les résultats inquiétants des élections municipales de juin pour le Parti du peuple cambodgien (PPC) de Hun Sen sont en grande partie à l’origine de cette transformation du climat politique.
Malgré le contrôle total de l’administration locale par le parti au pouvoir, les manœuvres d’intimidation des villageois et les achats de votes, le PPC ne l’a emporté que d’une courte tête.
Et l’opposition devrait gagner encore plus de terrain aux élections législatives, prévues en juillet 2018.
«Il y a une sorte de paranoïa.
Hun Sen a peur pour lui-même et sa famille.
Il redoute de perdre le pouvoir, mais aussi la fortune qu’il a accumulée.
Il est comme déséquilibré
», estime Mu Sochua.

Nébuleuse

La fortune de la famille Hun est officiellement évaluée à 250 millions de dollars mais les estimations officieuses se chiffrent à au moins 1 milliard de dollars.
Et il ne s’agit pas que de la seule famille Hun : depuis plus de trois décennies, Hun Sen a construit son pouvoir en rendant des services à une nébuleuse de magnats influents, qui l’ont ensuite assisté financièrement et politiquement.
Ce réseau, renforcé par des mariages, est irrigué par des flux d’argent, souvent générés par l’exploitation des ressources naturelles, dont le bois, lesquelles sont en voie d’épuisement rapide.
«Le principe organisateur de ce réseau est basé sur la loyauté en échange de la protection.
Hun Sen n’a rien inventé, cela vient des traditions de hiérarchie sociale qui existent au Cambodge depuis des siècles.
Mais il l’a transformé en un système politique très durable, explique Sebastian Strangio, auteur du livre Hun Sen’s Cambodia.
Ce n’est pas un dictateur au sens traditionnel du mot.
Il est dépendant de la loyauté de ce réseau d’alliés.
Beaucoup d’entre eux, notamment en province, disposent d’une large autonomie à partir du moment où ils acceptent Hun Sen comme leader suprême et qu’ils font remonter l’argent jusqu’au niveau central.»

Ce type de fonctionnement a donné jour à une sorte d’Etat mafieux, reposant sur une corruption omniprésente, qui protège des cercles étroits de privilégiés et néglige les besoins de la grande majorité de la population, notamment des 9 millions d’habitants qui vivent dans les zones rurales.
Soit les deux tiers de la population.
Les frustrations des Cambodgiens du bas de l’échelle sociale, devant la dureté de la vie et l’injustice, tendent de plus en plus à ressortir.
«Durant la période communiste post-Khmers rouges [entre 1979 et les accords de paix de 1991, ndlr], quand la répression s’abattait sur les gens, ceux-ci restaient dans leur coin et se tenaient cois, mais maintenant ils n’hésitent plus à exprimer leur colère», estime l’analyste Meas Nee.

Une démonstration saisissante de ce changement est apparue en juillet 2016, lors de l’assassinat du commentateur politique Kem Ley, deux jours après qu’il eut participé à une émission radio consacrée à la fortune de la famille Hun.
Des dizaines de milliers de Cambodgiens ont marché derrière son cercueil, sur les 80 kilomètres entre Phnom Penh et sa ville natale de Takéo.
«En une génération, les campagnes se sont urbanisées.
Les Cambodgiens sont devenus plus éduqués, mieux informés, moins fatalistes et plus engagés dans les affaires publiques
», souligne Lao Mong Hay, un militant des droits de l’homme.
Les paysans se battent pour défendre leurs terres et protéger ce qui reste des forêts ; les ouvriers défient les autorités pour obtenir de meilleures conditions de travail.
Cette résistance sonne comme un défi aux oreilles du parti au pouvoir et tout particulièrement de Hun Sen.

Mégalomanie

Ces derniers mois, la rhétorique du Premier ministre est devenue de plus en plus belliqueuse.
En juin, il a demandé à ses opposants politiques de «préparer leurs cercueils», déclarant que, «pour protéger la paix pour des millions de gens, 100 ou 200 personnes doivent être éliminées, si nécessaire».
Hun Sen - qui parle de lui à la troisième personne - semble verser dans la mégalomanie, s’identifiant constamment au Cambodge.
«Pour lui, il n’y a pas de gouvernement, il n’y a que sa personne.
Et les critiques contre Hun Sen sont des critiques contre le Cambodge. Même les gens de son réseau commencent à avoir peur
», explique une journaliste locale.

Beaucoup en viennent à douter que les élections législatives de l’an prochain auront bien lieu, du moins si le PPC estime que ses chances de victoire sont réduites.
Ou, comme le craint Mu Sochua, que les conditions du vote ne seront ni libres ni justes.
Ce qui, dit-elle «sera la fin de la démocratie au Cambodge».
Elle lance un appel aux pays signataires des accords de Paris, et tout spécialement à la France, qui, avec l’Indonésie, avaient parrainé ces accords.
«La protection des droits de l’homme et la tenue d’élections libres et équitables font partie des obligations des accords pour tous les Etats signataires.
Emmanuel Macron devrait se pencher sur cela.»


Mais, avec le rôle économique dominant de la Chine au Cambodge depuis une dizaine d’années, il est douteux que l’autocrate de Phnom Penh se soucie beaucoup des pressions des pays occidentaux.

Arnaud Dubus Envoyé spécial à Phnom Penh