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Author Un récit d’Elisabeth Quin   ( Replies 0 | Views 559 )
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Un récit d’Elisabeth Quin Reply With Quote
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Un récit d’Elisabeth Quin

« C’est elle ! »
La critique de cinéma raconte comment et pourquoi elle a adopté au Cambodge une petite orpheline

Ce pourrait être la scène cardinale d’un film dont cette fois Elisabeth Quin ne serait pas la critique acerbe, mais l’héroïne bouleversée. C’est l’été. La campagne cambodgienne, près de Phnom Penh, est figée dans la canicule. Une jeune Française aux yeux asiatiques pénètre avec une inquiétude mêlée d’espoir dans un bâtiment peint en jaune poussin. La pouponnière s’appelle HolybabyII.

Agrippés aux barreaux de leurs lits-cages, une trentaine de petits orphelins en sueur essaient d’attraper le regard de l’étrangère qui, paniquée, ne sait plus où donner de la tête, ni à quel enfant sans mère offrir l’amour de la mère qu’elle n’est pas encore: «J’ai l’impression d’être une volaille décapitée qui tournicote sur elle-même. Je ne veux pas avoir à choisir. Je n’ai jamais ressenti pareille solitude.» D’office, une nourrice lui met dans les bras celle qu’on lui a destinée et qu’on a préparée, talquée, habillée, enrubannée comme une offrande. Champa se laisse faire, indifférente. La Française lui sourit. Mais la petite demeure impassible, dans l’irrespirable touffeur du dortoir. Et soudain, jaillie de l’ombre, une fillette maigre au «regard Calcutta», toute couverte de dartres et de boutons, gesticule, s’énerve, et semble hurler: «Tu vas me sortir de là tout de suite!» Malgré la réprobation des nourrices, elle prend dans ses bras Thavery, 14mois, 6,8kilos, 70centimètres, et pense tout bas: «C’est elle.» Il lui faudra encore convaincre les administrations française et cambodgienne, ajouter 270dollars aux 4000 déjà versés, attendre le certificat d’adoption signé par le ministre soi-même pour que Thavery, qu’elle surnomme Texavery, devienne sa fille. En montant dans le Boeing, sa nouvelle mère lui murmure: «Ce soir, je sais enfin pourquoi je ne peux pas mourir.» Clap de fin, ou générique début.

Qu’est-ce qui a donc poussé Elisabeth Quin, victime du mythe du bébé-bouddha et admiratrice de «l’Odeur de la papaye verte», à décider de ne pas faire d’enfant, à choisir d’en adopter un, et à vouloir qu’il fût asiatique? A quoi s’est-elle si fort refusée pour autant se donner? Elle le raconte sans tricher, sans frimer, sans trembler, dans un livre à deux temps où le passé vient sans cesse bousculer l’avenir et où le souvenir obsédant d’une phrase énigmatique ajoute à la promesse d’aimer demain, à la folie, une petite orpheline.

Cette phrase, c’est son lovelace de père qui l’a lâchée un soir de tête-à-tête amoureux, alors qu’il dînait dans une brasserie avec Elisabeth: «Tu n’es pas la fille de ta mère...» Et, sans explications, il vida son verre de chablis. Longtemps la fille en colère, égocentrique et solitaire a vécu avec ces mots mystérieux, sinon menaçants, et dans l’ombre trouble de ce père qu’elle adulait au point de vouloir lui ressembler. C’est aussi pour faire la paix avec son hérédité, ne plus rien devoir à ses parents, liquider ses amours sans lendemain, adoucir sa «peau dure» et maigrir, qu’elle est partie, à 40ans, pour le Cambodge. En somme, c’est pour s’adopter elle-même qu’elle est devenue une adoptante.

Dès lors, plus rien n’arrête Elisabeth Quin dans sa volonté farouche d’être une mère, non pas biologique, mais «culturelle et légale», ni les procédures kafkaïennes, ni la succession de faux espoirs et de vrais déboires, ni l’inextricable réseau médico-diplomatique. Plus c’est compliqué, et plus elle se simplifie. Car l’amour maternel est une évidence. Comme son livre.

«Tu n’es pas la fille de ta mère», par Elisabeth Quin, Grasset, 238p., 15euros.

Critique de cinéma sur Paris-Première et à «Elle», Elisabeth Quin a publié «la Peau dure» en 2002 chez Grasset.


© Le Nouvel Observateur 2003/2004

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