C'est d'abord le mot ouragan qui vient à l'esprit. Parce qu'Alain Deloche secoue, bouscule, ébouriffe, le verbe fort, les gestes immenses et le rire tout en dents sous des yeux où brille une flamme joyeuse, volontiers insolente. Mais l'on se ravise vite. Un ouragan détruit et cet homme-là construit. Un ouragan produit de la désolation quand cet homme-là ne songe qu'à prodiguer réconfort et espoir. Alors on se rabat sur l'image qu'il a lui-même choisie : celle de l'éléphant blanc, vénéré en Asie. Atypique et déconcertant au beau milieu des gris, mais capable d'utiliser tous les chemins de traverse pour transformer le monde et faire bouger les gris. Parcours 1940 Naissance à Paris. 1968 Participe à la première greffe du coeur réussie en Europe. 1971 Cofonde Médecins sans frontières avec Bernard Kouchner. 1988 Crée la Chaîne de l'espoir, dont il est président. 2000 Coordinateur du pôle cardio-vasculaire de l'hôpital G.-Pompidou. 2008 Publie "Le Roman du coeur" (Michel Lafon). Les Américains disent d'un tel personnage qu'il est bigger than life, plus grand que la vie. Il a bouffé la sienne avec un tel appétit, une telle rage de découvrir, d'aider, faisant du combat contre la mort des autres un défi personnel, qu'on ne trouve guère expression plus adéquate. Deloche le conquérant, animé du principe "tout est possible... il suffit de le vouloir et de persévérer", déplacerait les montagnes pour construire des hôpitaux. "Disons que je n'ai pas pratiqué la médecine avec indifférence", dit-il. Doux euphémisme. Il suffit de demander à ses pairs quelques histoires et ils vous décrivent à la fois un ténor de l'hôpital public, qui fit ses classes à l'école des mandarins, "dévoré par son sacerdoce", puis un bourlingueur, prêt à toutes les croisades humanitaires en Erythrée, en mer de Chine ou en Afghanistan. "C'est un héros des temps modernes", assure le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, qu'il a suivi de la première assemblée de Médecins sans frontières en 1971, à la présidence de Médecins du monde, puis au ministère de la santé en 1992. "Un bâtisseur, un romantique, un généreux à la fidélité d'airain." Avant tout un cardiologue. Tôt, ce matin-là, au sein du pôle cardiologique qu'il codirige à l'hôpital Georges-Pompidou, à Paris, il a opéré un coeur. La routine - "Des coeurs, j'en ai opéré plus de 20 000" -, mais toujours avec la même fascination pour la perfection absolue de la valve mitrale, cette soupape située entre l'oreillette gauche et le ventricule gauche. "Comment imaginer que le hasard ou la nécessité seuls aient pu ajuster tant de composants, tant de minuscules détails, formant un ensemble aussi éblouissant pour faire circuler le fluide de la vie ?" Pour Deloche, qui a reçu une éducation calviniste, corrigée par le bouddhisme rencontré en Asie, l'anatomie de la valve mitrale est bien une preuve de l'existence de Dieu - "Au même titre qu'une fugue de Bach". Après la réunion de son équipe, la visite des malades, la mise au point des agendas, il a troqué en un éclair le pyjama bleu pour un costume cravate, enfourché son scooter et foncé dans Paris, pour rejoindre les vieux bâtiments de l'hôpital Broussais. C'est là qu'il a passé l'essentiel de sa carrière. Là qu'il a vécu fiévreusement l'aventure des greffes et des opérations à coeur ouvert avec le professeur Alain Carpentier, "l'humanisme incarné". Là qu'il a enseigné à des générations d'internes, qui ne l'ont pas oublié, et affiné ses projets d'hôpitaux au Vietnam, au Cambodge, à Kaboul. C'est là enfin qu'il a créé en 1988 la Chaîne de l'espoir, une association visant à opérer sur place, ou à transférer en France les enfants malades des pays les plus pauvres - 9 000 à ce jour. "Il m'est intolérable de voir au bout du monde un gamin promis à une mort certaine alors qu'en une opération d'une heure et demie, je peux lui rendre la vie", s'exclame-t-il. Mille détails quotidiens à régler : la réception des petits malades à Roissy, l'information des familles d'accueil, l'organisation des interventions... Deloche catalyse, délègue, encourage, plonge dans chaque dossier, n'oublie aucun visage. Son portable sonne sans cesse. Mais le voilà reparti en trombe. Direction : l'ambassade du Koweït, où l'on donne un cocktail et où il sera en retard. On s'étonne. Lui qui n'a aucun goût pour les mondanités, la boisson, les agapes... Il sourit : ne jamais négliger la possibilité de rencontrer un mécène quand on a tant de projets - cette fois, c'est à Dakar - et d'urgences sur le feu. Ce soir, il s'envolera vers le Cambodge pour animer, avec 25 médecins khmers, le conseil pédagogique du Centre cardio-vasculaire de Phnom Penh, créé en 2001 par la Chaîne de l'espoir. Le samedi suivant, 127 enfants se presseront à sa consultation. C'est de là qu'il téléphone trois jours plus tard. L'équipe médicale a opéré le matin même une petite fille de 12 ans, amenée en pousse-pousse par ses parents et atteinte d'un myxome, une tumeur bénigne dans le coeur, qui allait l'empêcher de vivre. "A Paris, on soigne ; ici, on sauve !", dit-il, à la fois bouleversé et grisé par "cette étrange impression d'être indispensable". Retour à Paris, l'espace de vingt-quatre heures - "ma vie est faite d'allers-retours" -, course en scooter ; Pompidou, "l'hôpital du IIIe millénaire", où un jeune homme attend une greffe de coeur. Broussais, où l'on organise l'arrivée d'une petite Africaine ; Roissy, direction Los Angeles pour une conférence à l'UCLA, l'université de Californie, à Los Angeles. N'a-t-il pas réussi à créer Surgeons of Hope (Chirurgiens de l'espoir), branche cadette de la Chaîne de l'espoir qui délègue désormais au bout du monde des équipes de cardiologues américains pour opérer des enfants ? Il a des idées très précises sur cet humanitaire du troisième type qu'il décrit comme pointu, spécialisé, non inscrit dans l'urgence. Sur Bill Gates, "si visionnaire", à qui il veut proposer de prendre en charge 50 000 enfants cardiaques. Sur l'hôpital public, sa "famille", auquel il voue une passion et dont il constate la mutation, stupéfait du "coup de grâce des 35 heures", qui oblige, dit-il, à fermer les blocs opératoires le vendredi midi, médusé devant le règne des technologies mais inquiet qu'elles n'altèrent la dimension humaine de l'acte médical. Le pire, peut-être ? La désaffection des internes pour le métier de chirurgien. Il arrive qu'un jeune confrère l'avertisse : pas question d'opérer mercredi, car je garde mes gosses. "Cela m'ébranle et me renvoie à mes propres enfants, à mon passé de stakhanoviste névrotique qui ne peut passer une journée sans se rendre à l'hôpital." Un sourire, puis un haussement d'épaules. L'air de dire : c'est ainsi. Et puis : cela valait le coup ! En narrant comme il vient de le faire dans Le Roman du coeur (Michel Lafon 434 p., 20 euros) l'épopée des chercheurs, inventeurs, scientifiques et autres aventuriers qui, à force d'audaces, n'ont eu de cesse de connaître et de soigner le muscle de vie, Deloche, petit-neveu d'Albert Schweitzer, se place au fond dans une fameuse lignée. Une aristocratie. Celle des éléphants blancs. Annick Cojean