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Author Interview de Denis Richer, ethnolinguiste   ( Replies 1 | Views 272 )
Go top 08/12/2007 @ 09:51 Go bottom
Interview de Denis Richer, ethnolinguiste Reply With Quote
Offline Vicheya
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Registered 04/01/2006


«Ce qu’on dit en une seule phrase en français en nécessite souvent deux ou trois en khmer ».

Denis Richer est ethnolinguiste et parle couramment cinq langues et quelques dialectes. Son travail consiste à étudier les coutumes et traditions de certaines peuplades à travers l’observation, mais aussi à travers le dialogue et la confrontation des idées. Le chercheur a passé des années auprès des minorités en Amazonie brésilienne, pour élaborer une codification écrite d’une langue uniquement orale. Il vit au Cambodge depuis 12 ans. Il est l’auteur du premier dictionnaire cambodgien exclusivement en phonétique.


Qu’est ce qui vous a amené au Cambodge ?

A la fin de ce programme au Brésil qui a duré sept ans, je suis arrivé en 1995 au Cambodge, poussé peut-être par l’héritage familial. Mon frère est né à Saigon et j’ai été conçu à Phnom Penh. Mon père travaillait en effet dans ce qu’on appelait l’Indochine. Un bonze m’avait dit un jour qu’il serait normal que je revienne sur les lieux de ma conception car une partie de moi-même y était. Cela faisait 30 ans que je bourlinguais dans la région : Inde, Indonésie, Thaïlande, Viêtnam, etc.


Comment vous est venu l’idée de ce dictionnaire ?

L’urgence. Elle était évidente. Il fallait mettre rapidement à la portée des étrangers, francophones pour commencer, et travaillant au Cambodge pour une durée plus ou moins longue, un outil leur permettant de communiquer précisément avec leurs collaborateurs ou simples interlocuteurs khmérophones. Il fallait donc passer par la phonétique, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture par le graphisme khmer réclamant trop de temps pour les volontaires des associations ou des ONG en poste pour une période que nous espérions tous brève. Ce travail est vite devenu une passion pour la langue khmère. Ce que je croyais terminer en deux ans m’en a demandé six. Ce dictionnaire n’est pas une méthode, c’est un outil pour lire les mots correctement, comme ils se prononcent réellement. La plupart des problèmes entre communauté viennent du fait qu’on ne se comprend pas. Et même entre Khmers, il existe de nombreux problèmes de compréhension. Cela tient au fait qu’ils n’utilisent pas assez de mots. Ce qu’on peut dire en une seule phrase en français en nécessite souvent deux ou trois en khmer.


La langue khmère est-elle donc pauvre ?

La langue khmère non, la langue parlée khmère oui. Une large proportion des mots de mon dictionnaire n’était pas connue de mon entourage. Il en contient plus de 20 000, donc on est bien au-delà de ce qu’on parle dans la rue, limité à un vocabulaire de 350 mots. Un exemple : expliquer un lieu, une direction. Dire : on se rencontre devant la palissade. « Palissade », dans notre esprit, ce sont des planches en bois, verticales. Si je dis « clôture », on photographie des piquets espacés reliés de fils de fer, voire de barbelés. « Enclos » renvoie à une autre image… etc. Il y a en français six synonymes à clôture. Si, en khmer, on n’utilise que le mot « barrière » dans son vocabulaire, à quelle image renvoie-t-il ? Est-ce un enclos, une palissade, une clôture, une barricade, etc ? On est alors obligé de détailler, d’expliquer en employant d’autres mots, en donnant la couleur, la hauteur, etc. La pauvreté avec laquelle la langue khmère, pourtant si riche, est parlée est navrante. Le petit peuple doit réveiller sa langue. Il ne faut plus qu’elle dorme. Car ces mots-là existent. Lorsqu’on se réapproprie sa langue, on peut s’exprimer avec le mot juste, le mot choisi qui rend la communication plus explicite et qui évite tous ces quiproquos.


Par quel processus, une langue si riche s’est-elle ainsi appauvrie dans le langage parlé ?

Cette pauvreté est due en partie aux Khmers rouges. Ils ont éradiqué les gens qui, estimaient-ils, parlaient d’une manière savante. Mais, même au milieu des années 90, lorsque j’allais dans les familles pour discuter, et que je demandais la prononciation de tel ou tel mot, on prenait un air grave, et on me chuchotait : « Ces mots-là, on les connaît mais il ne faut pas les employer. Ils font mal. » Ces mots qui avaient, dans un passé récent, signifié l’arrêt de mort de ceux qui les prononçaient, étaient devenus tabous. Les enfants qui appelaient leur père « Pa » ou Papa, étaient ceux qui avaient une certaine éducation. Cela voulait dire qu’ils étaient issus d’une classe sociale non-paysanne et qu’il fallait donc les éliminer car ils avaient été contaminés.


Y-a-t-il une différence entre le parler des villes et celui des campagnes ?

Avant les Khmers rouges, oui, indéniablement mais cette différence, nivelée par le bas durant leur triste règne, se recrée aujourd’hui encore. Le Khmer de la campagne, à cause de son univers restreint, n’a pas besoin de beaucoup de mots. Mais lorsque ce dernier arrive à la ville, il se trouve handicapé, surtout s’il n’a pas été scolarisé ou trop peu. Le langage est aussi un moyen de créer un rapport de force. Le pouvoir vient ainsi, pas seulement mais en partie, d’une maîtrise de la langue par rapport à celui qui ne la maîtrise pas. Le petit gars de la campagne qui ne connaît que ses 350 mots doit passer par un intermédiaire pour s’adresser à un supérieur. En France, c’était la même chose, le prêtre récitait les prières en latin. Peu de gens le comprenaient. C’était la langue des érudits qui marquait une différence entre ceux qui la parlaient et les « ignorants ». La révolution a tenté de niveler tout cela. Se démarquer par la parole, c’est montrer sa différence, une autorité et peut-être même une supériorité.


L’apparition de mots étrangers dans le vocabulaire khmer signifie-t-elle que la langue khmère est en danger ?

La confrontation des langues est très récente au Cambodge, mais elle génère une sorte de méli-mélo chaotique. Ce jargon, qui mélange des mots de plusieurs langues – français, anglais, cambodgien, viêtnamien, chinois – peut amener à bâtardiser la langue. Lorsqu’on écoute des Khmers qui ont passé des années à l’étranger, dans leur conversation avec leurs amis, ils utilisent énormément de mots français ou anglais, selon où ils ont vécu. Ces mots en remplacent d’autres qui existent pourtant dans leur propre langue. Lorsqu’on connaît la richesse d’une langue, en tant que linguiste, on ne veut pas qu’elle s’appauvrisse ou qu’elle disparaisse car elle est le reflet de l’âme d’un peuple. Participer à rendre la langue khmère bien parlée par les francophones, c’est tout d’abord revaloriser cette langue. Pour qu’un peuple puisse construire, aller de l’avant, exporter sa langue, il faut que celle-ci ne se prive pas des mots nécessaires qu’elle possédait. Elle s’est enrichie grâce au sanscrit, grâce au pali. Les Khmers ont des difficultés dans l’abstraction car il y a peu de mots pour la signifier, mais dans le concret, l’éventail des mots est fabuleux.


Va-t-on vers un appauvrissement irrémédiable de cette langue ?

Non, au contraire, on va vers l’enrichissement. Forcément car la confrontation avec les étrangers n’a pas que des effets négatifs. Cela oblige à comprendre dans sa propre langue le mot employé dans une autre et éventuellement à le créer. Il y a davantage d’outils aujourd’hui. Le père Rondineau, par exemple, a fait un travail remarquable. Les mots sont là, ils existent. Grâce à ces outils, les Khmers peuvent se réapproprier petit à petit leur langue. Ils en ont désormais les moyens. Certes, il y a des mots à inventer encore. Nous avons inventé « ordinateur » pour remplacer « computer », « vélo tout-terrain » pour « mountain bike », « la toile » pour « web », etc. Il faut que les Cambodgiens « khmérisent » les mots nouveaux. Cela a déjà été fait pour certains, mais parce qu’ils avaient été absorbés il y a longtemps. Au lieu d’inventer, il est souvent plus aisé de s’approprier un mot étranger et c’est dommage. Ne prononçant pas les consonnes finales, « police » est devenu depuis longtemps « poli ». C’est une accommodation du mot. Il faut travailler à cela. Ils l’ont déjà fait pour certains mots : « Tu tek kak », c’est « armoire eau glaçon ». Stylo est devenu « bic », du nom de la marque, tout comme nous employons frigidaire pour réfrigérateur.


Ne pensez-vous pas que le ministère de la Culture devrait adopter un code de transcription officiel pour ne plus voir écrit le même mot sous différentes formes ?

Jean-Michel Filippi, un linguiste renommé, a commencé à mettre sur pied une phonétique pour que tout le monde utilise la même. Il faut effectivement avoir une référence unique. Aujourd’hui chacun sort sa propre méthode de transcription pour tenter d’écrire en caractères romains les mots khmers. Pourquoi ? Parce que justement il y a un vide, un manque et ceux qui veulent mettre leur pierre à l’édifice tentent au moins de faire quelque chose. Les Français vont mettre un « œ » pour matérialiser un son alors que les Allemands ou les Vietnamiens y mettront un accent. La ville de Poursat en français devient Pursat en anglais et Pouthisat en vietnamien. Ainsi les noms des ministres ou autres personnalités écrits dans les articles du Cambodia Daily diffèrent-ils parfois du tout au tout de ceux que l’on retrouve dans Cambodge Soir. Car ils ne sont pas entendus de la même manière et ainsi, ils ne sont pas écrits de la même façon. Sur les cartes, dans les guides touristiques, il y a des tas d’écritures différentes pour un même nom, un même lieu. L’idée de Filippi était de mettre des règles de transcription, notamment pour tout ce qui est lieu, hôtellerie, noms, etc. Est-ce que cela va prendre ou pas ? Je ne sais pas. La phonétique internationale est un outil de référence. C’est un départ. Elle doit être adaptée.


Il y a une chose qui semble pourtant universelle dans votre ouvrage, ce sont les proverbes…

Oui, cela me fascine. Je suis parti du proverbe français pour tenter de trouver son équivalent dans les proverbes khmers. « Le cordonnier est le plus mal chaussé » donne « l’orfèvre mange les brisures (de l’or), et le ferronnier mange en déchirant (sa viande) avec les mains ». C’est véritablement concret. « L’herbe est plus verte dans le champ du voisin » devient ici, « le liseron pousse mieux dans la mare d’à côté ». Le proverbe donne l’essence de la pensée. J’ai parlé avec des érudits, j’ai consulté le dictionnaire des proverbes et j’ai vérifié les équivalences existantes auprès de personnes différentes. Je suis allé dans les campagnes pour étudier tout ce qui a rapport à l’agriculture. Et ensuite, je me suis plongé dans les travaux des autres. Je n’ai rien inventé. Entre proverbes et dictons,
j’en ai retenus plus de 150. Ils sont fabuleux. Il y a toute la culture d’un peuple dedans.


Des projets ?

Suivi de près par mes amis du laboratoire Parole et langage, du CNRS d’Aix-en-Provence, le travail continue. Dès la parution de ce dictionnaire et à l’initiative de madame Caelen, directrice de recherche au CNRS, est né le projet Digital en coopération avec plusieurs autres centres de recherche internationaux. Ce projet consiste, entre autres, en la réalisation d’un dictionnaire multimédia en ligne. Il offrira la possibilité d’écouter le signal de parole correspondant grâce à l’intégration d’une application de synthèse vocale. Il y a donc du pain sur la planche et nous ne nous plaindrons pas de tout ce qui sera fait pour prendre la belle langue khmère accessible au plus grand nombre de personnes.



Propos recueillis par F.A.
Frédéric Amat




Edité le 08/12/2007 @ 08:52 par Vicheya

Site de thanka, peinture traditionnelle bouddhiste
http://thanka-sherpa.blogspot.com/
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Association des Cambodgiens de Franche-Comté (Besançon)
http://associationcambodgiensfranche-comte.blogspot.com/


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Re : Interview de Denis Richer, ethnolinguiste Reply With Quote
Offline Seun nmott
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Registered 27/12/2005

....Suivi de près par mes amis du laboratoire Parole et langage, du CNRS d’Aix-en-Provence, le travail continue. Dès la parution de ce dictionnaire et à l’initiative de madame Caelen, directrice de recherche au CNRS, est né le projet Digital en coopération avec plusieurs autres centres de recherche internationaux. Ce projet consiste, entre autres, en la réalisation d’un dictionnaire multimédia en ligne. Il offrira la possibilité d’écouter le signal de parole correspondant grâce à l’intégration d’une application de synthèse vocale. Il y a donc du pain sur la planche et nous ne nous plaindrons pas de tout ce qui sera fait pour prendre la belle langue khmère accessible au plus grand nombre de personnes.


Très bienvenue .:up:



Lorsqu’on écoute des Khmers qui ont passé des années à l’étranger, dans leur conversation avec leurs amis, ils utilisent énormément de mots français ou anglais, selon où ils ont vécu. Ces mots en remplacent d’autres qui existent pourtant dans leur propre langue.


Je suis bien conscient à ce phénomène. c'est pourquoi je me suis mis à écrire et à parler pendant des années en animant une radio FM khmère.
... Et écrire des poèmes.:clindoeil:

Avouer que de mon temps n'y pas de programme pour stimuler les élèves à aimer la lecture.
Alors les khmers ne sont pas les amoureux de la lecture.
... et et y a pas bcp de bons écrivains :-P


J'espère que les cadets feront mieux que leurs ainés.
:reflechi1:
#51763 View Seun+nmott's ProfileView All Posts by Seun+nmottU2U Member
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