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Author Un génocide en héritage   ( Replies 0 | Views 296 )
Go top 04/07/2007 @ 09:16 Go bottom
Un génocide en héritage Reply With Quote
Offline Vicheya
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Le Monde a écrit


Le visage d'Emilie s'est figé. Sa mère, à ses côtés, soudain volubile, s'est mise à décrire une scène d'horreur des Khmers rouges. "Encore un drame familial que j'ignorais !", murmure la jeune fille sous le coup de l'émotion. Dans ce grand café de la place Saint-Michel, à Paris, règne un brouhaha protecteur. Accompagnée de sa mère, Emilie - elle ne souhaite pas donner son prénom cambodgien - voulait un lieu "neutre" pour parler. A la maison, les fantômes se réveillent trop vite.


Etudiante à Paris, elle fait partie de ces jeunes Khmers nés en France après le génocide cambodgien (1975-1979), qui "souffrent de la souffrance" de leurs parents, réfugiés en Europe. Une jeunesse dont les angoisses resurgissent à l'approche du procès des Khmers rouges à Phnom Penh. Les sept frères et soeurs de sa mère, ainsi que ses grands-parents, ont disparu dans les charniers de Pol Pot.

Née en 1983, elle s'est heurtée très tôt au silence de ses parents. Au point de "se reprocher de poser des questions", comme si elle avait fait "quelque chose de mal". A l'école, elle entendait que son pays d'origine avait commis des abominations, et se faisait traiter de "Khmère rouge". "Les Cambodgiens ne sont pas des monstres", dit-elle. A l'adolescence, elle s'est donc informée par elle-même. "A présent, je sais que ma mère a voulu par son silence me préserver de sa souffrance. Mais elle me l'a transmise. Mes parents culpabilisent de vivre. C'est affreux", souffle-t-elle.

La diaspora cambodgienne compte 40 000 personnes en France, dont 9 000 dans le 13e arrondissement de Paris. Des familles qui vivent toutes avec "une vie avant, et une vie après" le génocide. Le cinéaste Rithy Panh, qui lutte contre l'oubli, au Cambodge, de toute son énergie de survivant, s'inquiète du mal-être de la jeunesse franco-khmère. "La douleur se transmet d'une génération à l'autre. Pour les parents, c'est difficile de réapprendre à vivre, à sourire, à aimer. Entre adultes, on se parle, mais dès que les enfants sont présents, ils ont du mal à expliquer ce qui s'est passé", affirme-t-il. Ce tourment s'exprime chez de jeunes intellectuels, comme Randal Douc, mathématicien, mais aussi auteur d'un texte théâtral fulgurant (Les Hommes désertés, L'Harmattan, 2004), le premier à avoir osé une fiction sur le génocide. Les bourreaux s'y nomment "les écharpes noires". Le texte a été mis en scène par le comédien Christophe Maltot à Phnom Penh et à Orléans, en 2006.

Au dialogue chaotique, ou impossible, avec les parents, s'ajoute la "honte" d'être cambodgien, d'être issu d'un peuple qui se serait livré à un "auto-génocide", comme si la population avait sombré d'un coup dans une sorte de nihilisme monstrueux. Une interprétation, aux effets ravageurs, apparue dans les années 1980 dans des sphères politiques de gauche en Occident, "pour sortir de la dénonciation anticommuniste qui avait cours", fait remarquer aujourd'hui Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.

Philippe, commercial dans la région parisienne, a encore des "flashs" - il avait 5 ans - de la fuite éperdue de sa famille dans la forêt cambodgienne, en 1975, pour rejoindre la Thaïlande. Pris sous la fusillade, tous étaient sur le point d'être capturés par les Khmers rouges. Sa jeune soeur pleurait sans cesse. Décision a été prise, dans l'urgence, de la tuer "pour sauver les autres enfants", dit-il une boule dans la gorge. Ce n'est qu'à l'adolescence qu'il a appris la tragédie. Mais qui a tué ? "Je ne veux pas le savoir, c'est trop douloureux, il faut respecter le silence des parents, répond-il. Mais il est nécessaire de parler, pour transmettre aux générations à venir."

Michel, 21 ans, étudiant, s'est aperçu dès l'enfance que ses parents "avaient une douleur qu'ils n'arrivaient pas à affronter". Une nuit, il a entendu sa mère pousser un grand cri. Le lendemain, "elle s'est mise à raconter la famine, le travail forcé, l'épouvante". Mais ce n'étaient que des bribes. C'est en voyant La Déchirure (1985), le film de Roland Joffé, qu'il a pu "mettre des images" sur le drame du Cambodge. Depuis, il a lu des livres sur la Shoah et vu La Liste de Schindler au cinéma. "Ma mère me disait : "Tu ne peux pas me comprendre." J'ai alors compris pourquoi elle ne voulait pas me raconter. Depuis, je ne cherche plus à la faire parler. C'est peut-être mieux pour elle. Mais, pour moi, c'est important de garder une trace pour l'Histoire."

Rithy Panh ne cesse de répéter que "la gravité du traumatisme collectif est immense". Pas seulement au Cambodge, où le génocide se lit dans les regards des plus de 40 ans, et où le bourreau peut croiser sa victime, puisque le crime est impuni. 75 % des adultes seraient atteints de troubles de stress post-traumatique, selon une enquête réalisée en 2001 par l'association Transcultural Psychosocial Organization (TPO). Mais aussi chez les exilés en Occident, à qui "on reproche d'être partis et de ne pas avoir eu la même souffrance que ceux qui sont restés", s'insurge Emilie.

Centre de santé mentale Philippe-Paumelle, dans le 13e arrondissement. La consultation psychiatrique pour les réfugiés du Sud-Est asiatique du docteur Richard Rechtman est bondée. Une femme vieillie, le visage épuisé par la douleur, sort du cabinet. Il y a trente ans, son fils a été abattu sous ses yeux par les Khmers rouges. Elle vient ici sans trop en parler à sa communauté. Au début de la consultation, en 1990, les parents se faisaient accompagner de leurs enfants scolarisés pour assurer la traduction. Qui découvraient du même coup l'horreur du passé familial. Bien vite une interprète cambodgienne a été formée, puis Richard Rechtman a appris le khmer.

"L'idée que l'on s'est faite en France, à savoir que les parents doivent "raconter" pour que les enfants aillent bien, est une erreur. Pour que la transmission se passe bien, il faut que les parents ne soient pas traumatisés", explique avec force le psychiatre. Il admet la nécessité pour l'enfant de renouer avec une histoire familiale, une généalogie. "Mais les enfants n'ont pas à savoir ce qui est arrivé à leurs parents. Sinon, on est dans une effraction de l'intimité insupportable, qui met le survivant dans l'obligation de révéler ses faiblesses et ses humiliations et risque de casser tout le travail de reconstruction qu'il a entrepris."

Un enfant ne devrait-il connaître ses parents qu'au travers des atrocités qu'ils ont subies ? "Pour ces jeunes, il importe de ne pas donner au traumatisme cette place de "création", mais de l'inscrire dans une historicité, répond le psychiatre. Ce qu'ils veulent, c'est une narration. Or leurs parents ne peuvent leur en donner. On disparaissait dans le silence sous les Khmers rouges." Pour le docteur Rechtman, les enfants "ne peuvent entendre" le génocide. "J'ai compris cela le jour où un survivant m'a dit : "Travailler dans un charnier, cela ne me faisait plus rien." L'indicible, c'est cela. Et personne ne peut l'entendre."

Les survivants évoluent aujourd'hui dans une "confusion terrible" entre le monde des vivants et celui des morts dont ils sont les seuls comptables, partageant une même condition. "Chaque survivant porte non seulement les stigmates de ses propres blessures, mais endosse celles de ceux qui ne sont plus là pour témoigner", ajoute le psychiatre. Rithy Panh, lui-même victime des Khmers rouges, se dit "irradié par la mort". Les croyances traditionnelles ajoutent au trouble : les victimes de mort violente ne peuvent pas se réincarner et, privées de cérémonies rituelles et de sépultures, errent sans fin dans le monde, ne cessant de hanter les vivants.

"Rompre le silence pour ces parents, c'est trahir les morts, insiste le médecin. Un procès peut permettre que les morts ne soient plus portés seulement par les survivants", débarrassés en quelque sorte de leur funeste fardeau. "Et qui mieux que les bourreaux peuvent à présent parler des morts ?", affirme le psychiatre, qui approuve totalement le travail de questionnement des anciens tortionnaires de Tuol Sleng, à Phnom Penh, entrepris par Rithy Panh dans son film S21, la machine de mort khmère rouge. Pourquoi serait-ce toujours aux victimes de parler ?

"Nous ne pourrons en finir avec cette culture de violence qui dure depuis des décennies, expulser de nous ce monstre qu'est la peur et sortir de cette culpabilité collective des survivants que si nous arrivons à comprendre notre histoire. Nous avons des dettes envers nos morts et des devoirs envers nos enfants", tente de convaincre le cinéaste. Pour beaucoup d'exilés en France, la tenue du procès de Phnom Penh est l'ultime chance de revenir à la vie. "C'est la justice qui viendra enlever la souffrance de mes parents", dit Emilie. Elle dénonce les manoeuvres du gouvernement de Hun Sen pour en retarder l'ouverture, afin d'avoir "le contrôle total des débats". L'attente et l'impunité n'ont que trop duré. "Mon père me dit : "Tu vois, Emilie, pour une multitude de Cambodgiens, la justice n'est pas rendue. C'est comme si on avait une balle dans le corps. Par moments, la douleur se réveille." Le procès est un moyen de retirer la balle."


Régis Guyotat
Sources : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3216,36-930951@51-931047,0.html




Edité le 04/07/2007 @ 09:17 par Vicheya

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