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Author [FIGARO] La mort aux trousses   ( Replies 1 | Views 479 )
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[FIGARO] La mort aux trousses Reply With Quote
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La mort aux trousses

ETIENNE DE MONTETY.
Publié le 21 septembre 2006

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Le Saut du varan de François Bizot - Flammarion, 297 p., 19 €.

Rubrique Figaro Littéraire

L'auteur du « Portail » s'essaie au roman, mais c'est pour mieux poursuivre, au coeur de son cher Cambodge, sa réflexion sur le mal, la souffrance et la mort.

PEU D'ÉCRIVAINS français peuvent s'honorer de leur familiarité avec le varan, sympathique reptile ayant jusqu'alors échappé à la dilection des romanciers et des poètes, Dieu sait pourquoi ? François Bizot fait exception à la règle : il a possédé jusqu'à deux de ces animaux ; il faut dire que cette adoption eut lieu en Extrême-Orient, ce qui rend l'affaire tout de même moins insolite qu'une acquisition au quai de la Mégisserie. Au fait, son nouveau roman, Le Saut du varan, se rapporte moins au reptile qu'à un lieu-dit du pays khmer, baptisé ainsi à cause d'une sculpture surplombant une cascade. Et pourtant quand l'auteur nous apprend que cet animal est célèbre au Cambodge pour sa propension à ne réagir au danger qu'en faisant des sauts sur place, comment ne pas y voir la métaphore de l'homme prisonnier de sa condition, s'agitant, voyageant, se divertissant, tentant d'échapper à la mort, pour tomber entre ses rets, in fine.

Dans Le Portail, Bizot relatait avec force sa captivité au Cambodge dans les années 1970 sous le joug des Khmers rouges. Si cet érudit, membre de l'École française d'Extrême-Orient, reprend sa plume, ce n'est pas tant parce qu'il a souffert que parce qu'il a passé avec l'humanité un pacte de solidarité, qu'il se sent désormais chargé par sa réflexion sur le mal et la souffrance d'en exprimer la réalité et le poids, au nom de tous les hommes : « Nous ne sortirons de l'enfance que le jour où, sans rien oublier de l'abomination, nous aurons le courage de réhabiliter l'homme en eux (les bourreaux), de les humaniser, afin d'ouvrir les yeux. »

Le Saut du Varan, outre qu'il est un extraordinaire dépaysement, confirme ce don de l'auteur. Le livre démarre comme un coup de fusil. Un diplomate de l'ambassade de France à Phnom-Penh commet un viol sur son employée de maison pour la punir d'un vol. La jeune fille est retrouvée morte cinq mois plus tard dans la campagne, éventrée. L'autopsie révèle qu'elle était enceinte. A l'ambassade, le flegme souvent prêté aux diplomates fait place à la tension.

Le mal jaune est en lui

Une procédure est ouverte. Commencé comme un violent roman policier, le récit se fait livre de la sagesse. En fait d'enquête, c'est de quête qu'il va s'agir. L'inspecteur Boni traîne, tel Colombo son imper, un mal de vivre, une plaie au coeur mal cicatrisée. L'homme de la rue appelle ça un chagrin d'amour. Il porte sur le monde un regard compatissant autant que désabusé. Son acolyte Rénot est un Eurasien, chercheur iconoclaste, affecté d'un étrange syndrome, celui dit de Gilles de la Tourette : tics, gestes brusques et invectives donnent à sa silhouette une allure burlesque. L'un est un être sans joie, l'autre l'homme de tous les plaisirs. On aime la façon affectueuse que le narrateur a de les tenir par la main. Leur voyage sur les traces de la petite victime tient de l'épopée tragi-comique : c'est Ribouldingue et Filochard qui auraient des entretiens sur la métaphysique.

Dans un Cambodge admirablement restitué, l'écrivain Bizot donne sa pleine mesure : description des femmes asiatiques, peinture d'une nature sensuelle en même temps qu'hostile, pénétration de rites ancestraux. A l'évidence, le mal jaune est en lui, cette fascination pour cette terre de haute civilisation qu'est l'ancienne Indochine. Une profondeur se devine pendant tout le roman. Au point que l'on se prend à douter : que recherchent au fond Boni et Rénot ? La vérité sur ce crime ou la vérité sur eux-mêmes ? Leurs discussions sur le sort de cette malheureuse les renvoient à leur propre condition. Beaucoup de vanités s'engloutissent dans la boue du chemin. Et le dénouement élargit l'enquête aux dimensions du ciel : la mort est-elle l'arme des assassins, des dictateurs ou des dieux ? Autant de questions qui n'effleurent pas le varan. Lui, il faut l'imaginer heureux.

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Pire qu'un loup pour l'homme

LE MONDE DES LIVRES | 05.10.06 | 11h55 • Mis à jour le 05.10.06 | 11h55

François Bizot instille le pessimisme avec art et patience. Dans ce roman, qui n'a de policier que le subterfuge littéraire, l'auteur du Portail (1) - sa vision de la tragédie subie par le Cambodge sous le régime des Khmers rouges (1975- 1979), dont il fut le prisonnier - démontre qu'il n'est pas près de lâcher l'os que le destin lui a donné à ronger. L'homme n'est pas un loup pour l'homme ; il est pire. Ou encore, comme le dit l'un de ses personnages du Saut du varan : "Scientifiquement, l'humanité, c'est une erreur." On reconnaît là, mal masqué, l'auteur d'une réflexion majeure car dérangeante tournant autour de la notion de "crime contre l'humanité".

Le Saut du varan se situe au Cambodge en 1970, et dès cette précision énoncée il faut la relativiser. Il se situe également en 2513 - de l'ère bouddhique - et en 1332 - de la "Petite Ere", une périodisation en vigueur chez les tribus du pays aux croyances animistes moins codifiées que dans les grandes religions du Texte.

S'il faut lever un peu brusquement un coin du rideau sur l'énigme de départ, le chargé d'affaires à l'ambassade de France à Phnom Penh, depuis le jour où il a violé sa domestique cambodgienne, le 20 avril 1970, ne sait plus "comment surmonter sa crainte ni sa honte". Ce qui se conçoit.

L'affaire se complique quand la victime est retrouvée morte, dénudée et le ventre ouvert, dans le nord du pays, près de la Conservation d'Angkor, ce lieu magique où les archéologues français ont arraché à la forêt tropicale une folie architecturale vieille d'un millénaire - et où Bizot servit en ethnologue post-colonial. Entre-temps, le chef de l'Etat, Norodom Sihanouk, héritier de la tradition monarchique cambodgienne, a été renversé par le général Lon Nol, une marionnette des Etats-Unis de Richard Nixon et Henry Kissinger.

Le branle-bas de combat diplomatique et policier qui s'ensuit jette dans la touffeur de la jungle aux mille pièges mortels un flic et un ethnologue dont il serait difficile de croire qu'ils ne sont pas, à eux deux, le spectre schizophrénique sous lequel l'auteur s'imagine.

Commence un voyage évidemment initiatique qui conduit les deux protagonistes principaux à travers l'univers des génies bien ou malfaisants, d'une faune dangereuse et de pratiques rituelles violentes et séculaires. La toile de fond est fournie par le jeu d'influences sur l'échiquier militaire qu'est devenu le petit royaume des anciens maîtres angkoriens entre communistes locaux, communistes vietnamiens voisins, et Etats-Unis.

"PAYS CACHÉ"

La science que Bizot a amassée sur ce pays et ses cultures protéiformes est telle qu'elle encombre parfois le récit, dans lequel on n'entre vraiment qu'au bout d'une centaine de pages. Après quoi, la forêt absorbe le lecteur, et le pire n'étonne plus : il est tout simplement là. L'auteur narre parfois comme un cinéaste qui aurait voulu faire des Aventuriers de l'Arche perdue une oeuvre pédagogique, au demeurant peu flatteuse pour les commis de l'Etat français. Le "pays caché", la "ville de la forêt", exsudent un exotisme déstabilisant à dessein, trop fort pour laisser indifférent le plus rétif à l'exotisme. Quand elles ne sont pas assassinées, les femmes sont belles, et ce n'est pas de leur faute. Idem pour la forêt. Bizot, prudemment, s'abstient d'expliciter cette comparaison.

Le varan - un très gros lézard - saute sur place et se fait prendre à l'atterrissage. Bizot, lui, se fait un malin plaisir à plonger le lecteur dans une noirceur d'un vert épais, bourré de senteurs moites des tropiques et de moisissure bureaucratique française. L'actualité de sa rêverie très personnelle que ne réfrène aucun tabou, jusqu'à friser le mauvais goût, est pourtant tout sauf exotique. Le procès des Khmers rouges se prépare aujourd'hui dans un pays qui n'a pas exorcisé le varan. Et Norodom Sihanouk, toujours en vie, entend bien y régler ses comptes, à cette occasion, avec un certain 18 mars 1970, lors duquel le lézard cambodgien entama son saut vers l'enfer.


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LE SAUT DU VARAN de François Bizot. Flammarion, 298 p., 19 €.

(1) La Table ronde, 2000 et "Folio" nº 3606, préface de John Le Carré.


Francis Deron
Article paru dans l'édition du 06.10.06

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