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Author Cambodge - Cohabiter avec les fantômes   ( Replies 0 | Views 425 )
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Cambodge - Cohabiter avec les fantômes

Tout est bon pour se loger à Phnom Penh, même un ancien four crématoire

Agence Syfia international
Édition du vendredi 18 juillet 2003


Phnom Penh - Pauvreté et catastrophes naturelles ne cessent de faire gonfler la population de Phnom Penh. Tout est bon pour se loger dans la capitale cambodgienne, même un ancien four crématoire.

À la question «Où habitez-vous ?», grand-mère Lay interloque toujours ceux qui recourent à ses services de lingère en leur donnant, imperturbable, la même réponse : «Dans le four crématoire du wat Than». On lui repose généralement la question, pensant que la vieille femme a mal compris, et elle répète son incongrue adresse, «sans gêne ni honte», souligne-t-elle. Sept familles sont installées comme elle dans ce bâtiment construit en 1969 dans une pagode du boulevard Sihanouk, la principale artère de la capitale.

Au Cambodge, comme dans les autres pays bouddhistes, les morts sont d'habitude incinérés. Ce n'était pas le cas pendant les années des khmers rouges (1975-1979) où les deux millions de victimes ont été simplement jetées dans des fosses communes.

À la chute du régime génocidaire, les fours crématoires à proximité des pagodes ont été remis en fonction, sauf celui du wat Than, qui a été envahi par des familles paysannes. Depuis, les bonzes et la municipalité essaient désespérément d'évacuer les locataires indésirables, en vain.

Récemment arrivée, une famille confie avoir acheté 40 dollars leur «bout de four» à d'anciens propriétaires. Chacun s'accommode de cette demeure, en tentant de lui donner des airs de vrai foyer. Des femmes s'activent à cuire le riz dans des marmites, à qui, précisent-elles, elles ne peuvent offrir de couvercles, tandis que des enfants courent, insouciants, autour de l'édifice. Cuisines, salle d'eau et chambres ont été aménagées à l'intérieur, dans une nudité telle que moustiquaires et oreillers, délavés, apparaissent comme des biens précieux.

«On s'accoutume...»

Quand le soleil se couche, les habitants quittent la société humaine pour se retrouver dans ces murs «avec les fantômes», et d'autres invités tout aussi imposés tels que rats, fourmis et cafards. Quand Chea Lux a emménagé, elle n'était pas à l'aise. «J'étais terrifiée à l'idée de m'endormir avec les esprits de tous ceux dont les corps ont été incinérés ici. Une nuit, une femme m'est apparue. Elle m'a demandé à manger. Je lui ai aussitôt préparé ce qu'elle voulait et elle n'est plus jamais revenue. Avec le temps, on s'accoutume à la présence des fantômes, et la peur s'éloigne...»

La plupart des Cambodgiens, enfants ou adultes, ont peur des fantômes. Ils croient qu'une fois mort, on se réincarne dans une autre personne. Tant qu'elle ne s'est pas réincarnée, l'âme du mort continue à rôder et à «importuner» les vivants.

Hem Thy, une mère de famille de 30 ans, a atterri là en 1988. Pour désamorcer toute frayeur chez ses enfants, elle leur a expliqué dès le début la fonction ancienne de l'endroit où ils habitent. Sans rien cacher, elle leur en a

longuement parlé, plaisantant même avec eux, «et, résultat : ils ne craignent pas les fantômes», se félicite-t-elle. Comme pour donner raison à sa mère, un garçon à ses côtés lance avec fierté : «J'ai grandi ici, et je n'ai peur de rien !» Un tel aplomb, dit-elle en souriant, ne peut s'expliquer que par le fait qu'ils soient les réincarnations de personnes incinérées dans le four. «Je ne vois que cette explication ! Tous les enfants ont peur des fantômes, mais pas eux !»

«Où aller ?»

S'habituer n'est pas pour autant accepter, corrigent les habitants. Tous voudraient quitter ce lieu de morts, mais ils ne se font guère d'illusion. «Pour l'heure, nous n'avons pas le choix. Nous ne savons pas où aller, nous n'avons pas d'argent.» Leur présence inattendue continue de surprendre bonzes et achars (chefs de pagodes) du wat Than. «Avant de venir dans cette pagode, je n'avais jamais vu une telle situation de ma vie», affirme un bonze, précisant que «si ce four s'était trouvé au milieu de la forêt, les fantômes ne les auraient pas laissés en paix; mais, en ville, c'est trop peuplé, alors c'est différent».

Si ces squatters ont réussi à vivre en harmonie avec les fantômes, le chef du comité des achars du wat Than, Pok Den, ne se déclare pas prêt, lui, à vivre en bonne entente avec ces gens. «Le wat est avant tout un lieu calme. Il est interdit d'habiter dans une cour de pagode, et encore plus de s'emparer de l'un de ses biens. Si quelqu'un enfreint ces règles, il commet un péché», tranche l'homme en blanc. Il n'a cessé d'en réclamer le retour sans conditions dans le giron de la pagode. Depuis une dizaine d'années, il court après les autorités pour qu'elles interviennent. Les familles, de leur côté, se disent prêtes à partir et à rendre le four, mais avec la garantie de se voir attribuer de nouveaux logements «sinon, nos enfants continueront de grandir près du four...».

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