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Author Culture - Pas de deux culturel à Angkor   ( Replies 0 | Views 581 )
Go top 10/12/2004 @ 18:01 Go bottom
Culture - Pas de deux culturel à Angkor Reply With Quote
Offline swann
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Culture - Pas de deux culturel à Angkor



C’est au lendemain d’un voyage qui les aura menés de la brume des contreforts isérois à la moiteur des rues de la capitale cambodgienne (quoique les températures soient actuellement plutôt clémentes) que le chorégraphe Jean-Claude Gallotta et sa troupe, huit danseurs et danseuses, se sont assis lundi face à une dizaine de musiciens du ballet royal khmer, sur le parquet spécialement installé pour l’occasion dans une des salles du département de danse de l’Université royale des Beaux-Arts. Ensemble, ils ont évoqué les moments à venir qu’ils allaient passer dans ces locaux, centrés sur un travail commun d’où ressortira un spectacle monté à l’occasion des Nuits d’Angkor 2004 (17-18-19 décembre à Siem Reap). Une première inédite, la rencontre entre la danse contemporaine et la tradition khmère multiséculaire.



Cette entrevue avait déjà eu néanmoins un précédent. Il y a quelques semaines, à l’occasion de la tournée en France du Ballet royal cambodgien, Jean-Claude Gallotta avait pu s’entretenir brièvement avec Prœung Chhieng, maître du Ballet, et certains des artistes de passage à Grenoble, afin d’évoquer leur future collaboration aux pieds des remparts d’Angkor Vat, à l’occasion de la cinquième édition du festival initié par le Centre culturel français. Surtout, le directeur du Centre national chorégraphique de Grenoble s’était fait remettre auparavant, par l’intermédiaire des organisateurs, plusieurs pièces de musique khmère, arrêtant son choix sur quelques thèmes se prêtant au déploiement de sa propre "partition" chorégraphique. Notre homme, dont les créations ont été montées sur les scènes du monde entier, connaissait certes déjà bien l’Asie, s’étant rendu en Chine, à Taïwan, en Corée du Sud et surtout au Japon, où il avait collaboré avec le Centre culturel de Shizuo : pour autant, il n’était jamais venu au Cambodge, et ses connaissances de la civilisation khmère ne dépassaient pas celles du profane - "J’avais vu quelques images des temples d’Angkor", confie-t-il simplement. Tout de même avait-il noté à l’écoute que les mélopées cambodgiennes entretenaient un certain air de famille avec les gamelans balinais, également issus du substrat culturel indien. A l’attention des amateurs de filiation culturelle, il ajoute avec un soupçon de malice : "Ceux-ci ont d’ailleurs inspiré les répétitifs américains comme Steve Reich ou Phil Glass qui ont nourri mon travail." Une manière d’établir un cousinage lointain qui souligne les passerelles toujours possibles entre patrimoines artistiques. Et surtout rappelle que l’enjeu esthétique, pour ce qui l’intéresse, se situe ailleurs que dans la maîtrise érudite des codes culturels : méconnaître l’arrière-plan religieux ou autre de la musique khmère est ici tout sauf pénalisant. Le but de Jean-Claude Gallotta n’est pas de fournir en cette occasion un collage édifiant, saturé de références socio-historiques : à cet exercice qui se révèlerait vain et prétentieux, il oppose un regard de créateur, gourmand de rapprochements inopinés, à la recherche de formes originales, esthétiques, aptes à susciter une émotion. Lui et ses danseurs invitent simplement les musiciens khmers - et sont tout autant eux-mêmes conviés par ces derniers - à vivre ensemble une aventure singulière, sans prévention des deux côtés. Détails parmi d’autres suggérés par son inspiration, le chorégraphe a proposé aux musiciens de se placer à l’arrière plutôt qu’à l’emplacement traditionnel sur le côté; délaissant la couleur, il a aussi imaginé vêtir sa troupe tout en blanc. Seuls quelques très courts textes introductifs aux différents moments du spectacle devraient entretenir un lointain rapport avec la mythologie inspirant le chant et la musique cambodgiens.



Il n’était besoin pour se convaincre de la justesse de cette démarche sans a priori que de voir mardi, au lendemain de la prise de contact, l’alchimie se créer au cours des premières répétitions, alors que les danseurs s’essayaient à leurs enchaînements en compagnie des musiciens de l’orchestre du Ballet royal. Ceux-ci, experts de la musique mohori ou pinpeat, tâchaient de mettre leurs sonorités au service d’une chorégraphie en rien commune avec celles auxquelles ils sont d’ordinaire accoutumés. "J’ai l’impression que les choses se déroulent plutôt bien", confiait en aparté Claude-Henri Buffard, dramaturge et vieux complice de Gallotta, à l’origine de la "matière textuelle" sous-jacente aux créations de ce dernier.



Le bon déroulement de cette première mise en forme des séquences du spectacle semblait reposer pour beaucoup sur l’entente qui s’est établie entre le chorégraphe grenoblois et Prœung Chhieng, le maître du Ballet et recteur des Beaux-Arts. Bien que peu accoutumé à ce type d’échanges, ce dernier s’implique naturellement, sensibilité artistique oblige, dans la réalisation du projet, prolongeant ou écourtant un motif musical suivant son adéquation avec l’action scénique, relayant auprès des musiciens les suggestions diverses, maintenant un dialogue constant avec Jean-Claude Gallotta. "C’est le choc des cultures!", déclare-t-il, d’un ton enthousiaste, au cours d’un moment de pause, en tirant sur sa cigarette. "C’est la première fois que nous participons à une expérience de ce type." Sur un plan plus technique, il souligne que l’énergie de la chorégraphie moderne les a contraints, lui et ses musiciens, à hausser légèrement le tempo par rapport au récital traditionnel.



Le spectacle, dont les représentations auront lieu tout au long des trois soirées du festival, s’articulera dans sa forme finale autour de six séquences d’une durée d’un peu moins de dix minutes. En arrivant au Cambodge, Jean-Claude Gallotta n’en avait formé que la trame, ouverte à toutes les modifications suivant l’inspiration du moment, l’influence de l’orchestre ou les suggestions de tout un chacun. Le cœur du projet, nommé Blick, repose sur les séquences chorégraphiques créées auparavant par Gallotta, ce qu’il appelle sa "grammaire", mais dont l’enchaînement, le récit porteront l’empreinte, le jour de la représentation, de l’expérience tirée d’un lieu, d’une temporalité et des différents protagonistes qui s’y seront mêlés. A l’opposé d’un spectacle toujours identique quelles que soient ses pérégrinations, Blick est une mise en situation, délibérément perméable, une expérience commune à a recherche d’une intimité, d’un dialogue - ici, et maintenant. Filant la métaphore rock’n’roll, Jean-Claude le compare à "un bœuf qui rassemblerait différents musiciens, qui se livrent à des variations". Claude-Henri Buffard parle lui de "formes souples que l’on peut agencer suivant les conditions particulières d’un espace." En l’occurrence, cette fois-ci, ce sera le travail effectué avec les musiciens cambodgiens, le cadre majestueux des temples d’Angkor, où les répétitions/constructions se déplaceront à partir de dimanche, qui auront nourri le spectacle. C’est en ceci que Blick Cambodge sera un événement unique, comme l’ont été auparavant les spectacles Blick autour de soi ou Blick Sénégal. Des représentations toutes particulières dont seront seuls témoins les 3 000 spectateurs attendus, auxquels il faut peut-être ajouter l’esprit de quelques Dieux-Rois encore nichés au cœur de la pierre angkorienne...



Texte : Samuel Bartholin

Photos : Galathée Salze-Lozac’h et SB



Gallotta en quelques dates

* En 1979, Jean-Claude Gallotta, ancien étudiant aux Beaux-Arts de Grenoble, crée le groupe Emile Dubois, association réunissant danseurs, comédiens, musiciens et plasticiens. Très vite remarqué, le groupe est accueilli au sein de la Maison de la Culture de la ville, et s’y implante comme cellule chorégraphique en 1980.

- Entre 1986 et 1990, il assure la direction de la Maison de la Culture, qu’il rebaptise le Cargo. Il devient ainsi le premier chorégraphe nommé à la tête d’une scène nationale.

- Les productions de la compagnie connaissent une large diffusion nationale et internationale : Mammame (1985, puis version 1998), Docteur Labus (en 1988, puis version 1996), La légende de Don Juan (1992), Ulysse (1993), Presque Don Quichotte (1999), Les larmes de Marco Polo (septembre 2000). En 2002, il crée 99 duos et cette année, Trois générations.

- Ses œuvres sont aujourd’hui inscrites au répertoire de compagnies comme le Ballet de l’Opéra de Paris, le Ballet de l’Opéra du Rhin, le Théâtre San Martin de Buenos Aires.

- Entre 1997 et 2000, il dirige le département de danse du nouvel ensemble culturel de Shizuoka au Japon.

- Après de nombreuses collaborations audiovisuelles, notamment avec Claude Mouriéras et Raoul Ruiz, Jean-Claude Gallotta réalise en 1989 son premier long-métrage, Rei Dom ou la légende des Kreuls, puis en 1991, L’amour à deux.

- Il a publié en 1990 aux éditions Plon son premier ouvrage Mémoires d’un dictaphone, et en 1993, Actes Sud sort un livre d’entretiens Les Yeux qui dansent, sur son travail de chorégraphe.

Le moderne et le sacré: la dans dans tous ses états

En plus de la création de Jean-Claude Gallotta, le Ballet royal cambodgien sera bien sûr présent pour cette cinquième édition des Nuits d’Angkor, qui présentera deux nouveaux spectacles. Le premier, intitulé Chambang Weyreap, sera interpreté les 17 et 19, et s’incrira dans la tradition du Lakhaon Kaol (le théâtre masqué). Le second mettra en scène un extrait du Reamker, Reanlak Chompleak, et sera joué la soirée du 18. Si Jean-Claude Gallotta, lui-même accaparé par sa propre tournee, n’avait pu assister au rituel complexe de la danse royale lors de la venue du Ballet en France, Mathilde Altaraz, sa compagne et une des danseuses les plus renommées de la troupe, avait pu se rendre au spectacle et découvrir ainsi cet univers artistique nourri d’invocations et de symboles. "Le premier temps de ma découverte fut celui de la fascination, explique Mathilde Altaraz. Le ravissement devant ce rythme si particulier, la beauté des danses, des costumes. Le deuxième moment correspondit peut-être à un éloignement, une fois accoutumée à cette présence et que déclinait la surprise, l’émerveillement initial. Mais ensuite, dans un troisième temps, mon regard, sans doute devenu moins superficiel, s’est arrêté sur l’exécution parfaite du geste, de l’expression : je suis tombée en admiration devant cette maîtrise absolue, la noblesse qui s’en détachait." Mathilde a relevé par ailleurs des similitudes dans le tableau final entre le ballet khmer et le ballet occidental classique : la manière dont toute l’activité des danseurs, des chanteurs, convergent alors vers le couple de héros, placé au centre de la scène.



Jean-Claude Gallotta, qui, à son arrivée aux Beaux-Arts de Phnom Penh, a pu à son tour découvrir par le biais des élèves l’art des apsaras, poursuit le parallèle en voyant quant à lui la même rectitude à l’œuvre dans le port du tronc exigé par la danse classique et le maintien rigoureux des Cambodgiens : soit le corps reflet d’un ordre naturel inspiré par le divin. Si la danse moderne en Occident s’est affranchie de cette verticalité, bouleversant l’espace du danseur en recourant à des mouvements nouveaux, s’autorisant ruptures, plongeons, basculements et se situant dorénavant dans une perspective de recherche et de devenir, la danse khmère se veut elle le fidèle réceptacle d’un héritage un temps menacé d’anéantissement, dont la signification appartient entièrement au champ du sacré, et qui est inscrit depuis peu au patrimoine moral et immatériel de l’Humanité par l’Unesco.



Deux appréhensions, deux rapports au monde différents mais qui n’empêchent nullement la rencontre, l’échange sur le plan artistique. A preuve, quelques danseuses du Ballet royal pourraient faire des incursions dans la chorégraphie de la troupe française... C’est là tout l’intérêt du festival que de mettre en contact tous les domaines recouverts par le corps dansant : aussi bien la recherche de l’expression pure, le travail vers l’abstraction que l’incarnation de formes de vie supérieures, l’alliance contractée avec le sacré.

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