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Author Samonn : le cirque, la marraine, le destin   ( Replies 0 | Views 458 )
Go top 30/11/2004 @ 12:46 Go bottom
Samonn : le cirque, la marraine, le destin Reply With Quote
Offline swann
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Registered 01/01/1970
La première fois que Meas Samonn est venue à Phnom Penh, en 1990, elle n’était accompagnée que de son père. Sa mère et ses six frères et sœurs étaient restés là-bas, chez eux, dans leur maison de la province de Prey Veng. Cela faisait bizarre à la petite fille de neuf ans de partir ainsi seule avec son père. "Tu vas voir, tu vas faire du cirque, ça va être formidable", lui disait ce dernier pour la rassurer.

Cette histoire de cirque, cela lui semblait un peu irréel : c’était excitant, bien sûr, cela semblait annoncer plein de couleurs, de bruits, d’événements à la limite du fantastique. Mais dans un sens, c’était aussi un peu effrayant. Elle aurait tout aussi bien pu rester au sein de sa famille, à vendre de la canne à sucre. Après tout, pourquoi moi? murmura-t-elle en arrivant à Phnom Penh. Elle remarqua les grands immeubles de béton, les militaires en faction, l’affairement des passants : le monde des adultes, avec son esprit de sérieux et sa débauche d’énergie vaniteuse. D’être ainsi coupée des siens, elle se sentit soudain plus grande, plus mûre. Elle éprouvait cette sorte de gravité qui reste l’apanage des enfants.

C’était le directeur de l’entreprise de cyclos où travaillait son père qui avait soufflé l’idée quelques mois auparavant. "Pourquoi n’enverriez-vous pas un de vos enfants dans mon école de cirque?" avait-il suggéré. Il s’agissait, en somme, d’une opportunité pour assurer une scolarisation à moindres frais, en plus d’apprendre à faire des cabrioles. Mieux, les enfants y bénéficiaient d’un soutien "boursier" de l’Etat, en l’espèce, 10 à 15 kilos de riz fournis chaque mois. La famille de Samonn, qui n’avait guère les moyens de viser d’autres projets pédagogiques, n’avait pu qu’acquiescer à cette initiative. Et puis l’entreprise de cyclos avait de plus le mérite d’offrir le gîte : tous les loueurs venus de province y disposaient d’un lit.

Samonn et son père, en se serrant un peu, pouvaient donc prendre leurs quartiers sur place. Ces détails une fois réglés, rien ne s’opposait plus à ce que Samonn suive cette vocation soudainement imposée.

A l’école du cirque, située près du Stade olympique, les professeurs cambodgiens, dûment formés chez les pays frères, Viêt-nam parfois, Russie le plus souvent, se chargèrent de lui apprendre à enfreindre les règles de la gravité : acrobaties, équilibrisme et autres funambuleries.

En y réfléchissant le soir, en surveillant la cuisson de son allocation d’études, Samonn se rendait compte qu’elle n’aimait pas le cirque.

D’une part c’était difficile, bien sûr, mais surtout elle ressentait une gêne à devoir ainsi s’agiter en tous sens dans un costume moulant bariolé. Quelque chose en elle lui faisait penser que ce n’était pas très digne. Toutefois, elle se garda d’en piper mot à qui que ce soit : il n’y avait de toute évidence rien à dire. Les choses étaient ainsi. De même, il n’y avait rien à dire quand au bout d’un an le loueur de cyclos cessa de faire chambre d’hôtes. Ces choses-là vous dépassent.

Fini le cirque, retour à Prey Veng, retour à la canne à sucre (le père, lui, resta sur place et apprit la nuit venue à se fondre avec son engin dans le décor urbain). L’histoire pourrait s’arrêter là, sauf que, avec l’avènement de la paix en ce début de décade, de nouveaux acteurs allaient soudain apparaître dans le pays et se pencher sur le destin de quelques enfants du coin.

Peu avant que Samonn soit contrainte de renoncer au cirque, des barangs s’étaient présentés à l’école pour prendre en photo les élèves. Il s’agissait d’une organisation non-gouvernementale qui, en tirant ainsi leur portrait, entendait attirer l’attention du public occidental sur la détresse des enfants cambodgiens.

Cinq mois plus tard, quelqu’un vint dans son village de Prey Veng annoncer à Samonn la nouvelle : elle avait à présent une "Marraine" en France qui, par un petit versement mensuel, allait lui financer l’hébergement dans un établissement de Phnom Penh.

Sa bienfaitrice s’appelait Monique et résidait en région parisienne. Eprouvée par son veuvage, elle ressentait le besoin d’une cause à défendre pour tromper son chagrin. Grâce à cette intervention inédite, Samonn refit son paquetage, reprit la route de Phnom Penh et celui du cirque (son cursus l’amena alors à l’Ecole des Beaux-Arts, où elle poursuivit sa formation).

Samonn, on le sait, n’a jamais raffolé de son activité. Mais cette dernière lui procura parfois de réels instants de bonheur. Ainsi lorsqu’en 1993 et 1995, elle et ses compagnons vinrent en France effectuer une tournée afin de récolter des fonds pour l’école. Le spectacle marcha bien. Des représentations furent même données sur la fameuse scène parisienne du Cirque d’Hiver. Le voyage, la découverte, la rencontre avec les "Parrains-Marraines", les applaudissements du public étranger : tout cela était un peu étourdissant. Il y eut des crises de rire, des moments fous : quand à la montagne ils enlevèrent leurs vêtements pour jouer dans la neige, à la stupéfaction de leurs accompagnateurs. Quand la police les arrêta après qu’ils avaient franchi collectivement le portique du métro parisien ! De vraies bouffées d’aventure, de petites revanches sur le destin.

Mais le cirque allait bientôt être terminé pour elle, et cette fois, définitivement. Car notre héroïne, de constitution fragile, supporte de plus en plus mal les exercices contraignants auxquels elle doit se livrer. Sa marraine, en liaison avec l’association, pense qu’il vaut mieux qu’elle arrête sa formation. Et en 1995, Samonn se retrouve sur les bancs du lycée de Tuol Tom Pong. Sa vie sur la piste aux étoiles est dorénavant derrière elle. La jeune fille a grandi. Dorénavant, Samonn se sent avoir plus de prise sur son destin. Elle poursuit par la suite des études plus "classiques", intègre l’enseignement supérieur et décroche un diplôme de management. Elle réussit à faire face aux frais de scolarité grâce au soutien de sa marraine, qui est maintenant personnel et ne passe plus par le prisme de l’association, Samonn étant à présent trop âgée selon les statuts. Quand sa bienfaitrice décédera, Samonn ira dire quelques prières pour elle à la pagode. La vieille dame lui a légué un peu d’argent - 3 000 dollars, une somme assez rondelette pour une jeune fille khmère - qui lui permettront de s’acheter une petite maison.

Samonn cherche du travail, n’en trouve pas, devient finalement serveuse au café du Centre culturel français, puis monte en grade pour se retrouver manager - responsable. Quand elle songe aujourd’hui à toutes ces années, Samonn sourit.

Le cirque est à présent bien loin, et n’aura été qu’une parenthèse parmi d’autres dans sa vie. Même si... il y a deux ans, des anciens camarades l’ont contacté pour pallier momentanément la défection d’un des leurs pour un spectacle de cirque à Londres. Le croirez-vous? Elle s’est empressée d’accepter.

Samuel Bartholin

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