Edito du Monde Putsch paradoxal LE MONDE | 21.09.06 | 15h24 • Mis à jour le 21.09.06 | 15h24 La Thaïlande vient de renouer avec une tradition du coup d'Etat militaire que l'on croyait révolue. Scènes classiques, trop vues : chars postés aux endroits stratégiques de Bangkok ; brochette d'officiers investissant les studios de télévision ; mises en garde lancées aux médias. Ce retour du passé putschiste est un coup dur pour la Thaïlande et un signal désastreux adressé à d'autres nations aspirant à s'affranchir du joug de pouvoirs autoritaires. C'est une régression déplorable pour une jeune démocratie qui avait su, en dépit de tous ses handicaps - influence historique de l'armée, traumatisme de la crise financière de 1997... -, conserver les acquis du libéralisme politique. Pourtant, ce coup d'Etat a été mollement condamné par la communauté internationale. Signe des temps ? Indice d'une érosion, d'un épuisement du modèle démocratique dans les pays en développement où il se confond trop souvent avec népotisme et corruption ? La frilosité des critiques s'explique par un constat : le putsch, accompli sans effusion de sang, a été accueilli avec soulagement par la population, en tout cas par les habitants de Bangkok. C'est un fait : la réaction de la rue a été d'offrir aux soldats des fleurs et non de leur lancer des pierres. Le symbole est puissant. Fallait-il que le discrédit qui frappait le gouvernement renversé soit à ce point sans appel ? Fallait-il que les classes moyennes de Bangkok, qui furent jadis le ferment des luttes démocratiques en Thaïlande, soient à ce point désenchantées par les errements du premier ministre déchu, Thaksin Shinawatra, pour qu'elles jugent ainsi salutaire l'intervention de l'armée ? Là est l'atout du général putschiste Sonthi Boonyaratglin : l'espoir assez partagé que les militaires rétabliront un ordre démocratique dévoyé par les scandales de corruption et les manipulations électorales imputées à M. Thaksin. Depuis les élections législatives d'avril - invalidées par la Cour constitutionnelle - le blocage politique était total et la frustration de la population grandissante, ouvrant la voie à une option militaire tenue pour un mal nécessaire afin de s'arracher à l'impasse. Habile, le général Sonthi a su s'assurer du soutien tacite du très respecté roi Bhumibol (78 ans). Mais le plus dur reste à faire. Trois défis attendent les militaires. Ils devront d'abord éviter qu'une dangereuse fracture ne s'ouvre avec les populations rurales déshéritées du nord du pays, qui constituaient le bastion de M. Thaksin. Ils devront ensuite apaiser le Sud musulman où s'est radicalisée, depuis 2004, une rébellion qui a coûté la vie à 1 500 personnes. Il leur reviendra enfin, et surtout, d'honorer leur promesse de restituer au plus vite le pouvoir aux civils. Un putsch pour la démocratie est déjà un paradoxe. Que les généraux thaïlandais soient paradoxaux jusqu'au bout ! Article paru dans l'édition du 22.09.06
Vente de tee-shirts immortalisant le putsch le 21 septembre 2006 à Bangkok