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Pourquoi les Gibbons hurlent soir et matin Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
15-07-2005
Les gibbons, il y en a dans presque toutes les forêts de haute montagne. Les uns sont gris cendré et blancs; d'autres, gris et blancs, portent un manteau de longs poils gris-fer et un collier de fourrure blanche. Certains sont jaunâtres ou alors complètement noirs, avec une queue et une barbe blanche : ils ont alors une figure de vieux loup de mer.
Merveilleux acrobates, ils se posent rarement sur le sol. Ils préfèrent parcourir la forêt en voltigeant de branche en branche, ne quittant l'une que pour saisir l'autre de leurs bras démesurés. Chaque fois, ils font un demi-tour sur eux-mêmes avec une grâce et une sûreté incomparables. A terre, ils marchent les bras en l'air, les mains à demi fermées, comme soucieux de toujours s'accrocher, prêts à bondir dans les arbres comme en s'envolant.
Mais on ne peut s'imaginer, sans les avoir entendus, ce que deux cents gibbons réunis en troupe peuvent produire comme bruit!... Cela commence par une longue modulation d'un mâle isolé : « Hou-lou!... hou-lou-lou-lou-lou-lou!... » D'un arbre voisin, un autre gibbon répond; puis, peu à peu, toute la bande prend part au concert. Ce sont alors des plaintes déchirantes, des pleurs d'enfants abandonnés, des sanglots de femmes désespérées. D'un seul coup, tout s'arrête : la cérémonie de l'accueil ou de l'adieu au soleil est terminée. La forêt appartient alors aux insectes et aux fauves.
Voici la légende que racontent les Moïs Rhadés à ce sujet.
C'était au temps des aïeux. Les gibbons vivaient alors dans les forêts au milieu desquelles serpentent la rivière Srépok et son affluent le Krong Bla. Là poussent, serrés à ne pas laisser la lumière atteindre le sol, des chênes et des châtaigniers énormes, des tecks et des tracs au bois de fer et de gigantesques ban-langs, hauts de trois portées de flèche, aux pieds qui s'évasent en contreforts massifs.
Tout au long du jour, les gibbons de cette espèce qu'on appelle des doc nuoc cueillaient des fruits sauvages, se lançaient d'une branche à l'autre, ne se risquant jusqu'au sol que pour tirer les piquants d'un porc-épic ou pour agacer un pangolin jusqu'à ce qu'il se mît en boule. On pouvait alors vivre heureux; la nuit, on dormait tranquille : point de tigre égorgeant un chevreuil, point de python venant surprendre dans son sommeil un tout petit gibbon. Les seuls voisins étaient des tourterelles, des paons qui savent si bien se couler sous les buissons malgré leur queue traînante, des ours à collier orange qui, sans se presser, montent aux branches pour dévaster le miel des abeilles sauvages.
Les seuls cris qu'à cette époque poussaient les gibbons n'étaient jamais que le grincement de dents de deux mâles jaloux, le susurrement d'une mère appelant son petit ou les glapissements d'une bande de bébés-gibbons se poursuivant malicieuse-ment d'un arbre à l'autre.
Un jour, les singes — qui vivaient plus au Sud, dans les bois qui ont poussé sur les pentes des cratères — eurent l'idée de partir à la découverte. Plus de mille et dix mille d'entre eux, hurleurs, rieurs, aboyeurs, siffleurs, singes verts, singes gris à la longue queue blanche, singes violets et toute la tribu des macaques, s'en allèrent en migration vers le Nord. De temps à autre, ils apercevaient un village d'hommes. Un village, c'est de la canne à sucre, des patates douces, du riz à piller. En un tourne-main, la peine que s'étaient donnée de pauvres humains s'en allait dans les arbres, gambadant et dansant au sein des petits ventres poilus et bien gonflés.
Ravageant le pays, cassant des arbrisseaux par plaisir, ils arrivèrent dans la haute forêt. Les plus audacieux continuèrent à crier, mais bientôt l'oppression de la forêt pesa sur eux. La tristesse les envahit et ils s'arrêtèrent, domptés par la majesté des arbres. C'est à ce moment qu'ils aperçurent les gibbons.
Au début, toute la gent macaque les prit pour de petits hommes, de ces hommes que d'autres singes leur avaient dit avoir vus, là-bas très loin, dans le pays de Kambu, vivre dans les arbres. Mais à quelques grimaces qu'ils se firent, les uns et les autres, ils se reconnurent presque frères.
On se tira par la queue, on ddénicha ensemble des fruits et des racines à la saveur puissante, on se battit pour une femelle indifférente. Bref, on agit tels de parfaits singes qui, partout, se conduisent comme chez eux — c'est-à-dire fort mal...
Puis les visiteurs s'ennuyèrent. Ils se sentirent jaloux des gibbons qui vivaient dans un pays si paisible, où jusqu'au nom de panthère était inconnu. Ils résolurent de retourner dans leurs bois des hauts plateaux et ils formèrent le projet d'y attirer les gibbons.
— Eh quoi! Vous ne connaissez rien, pauvres enfants de la forêt! C'est à peine si ici l'on peut se mettre quelque chose sous la dent. Et avec quel mal, encore!... Venez donc avec nous. Dans nos bois, il pas dénouer leurs bras d'autour de leurs visages.
Quand vint le jour, ce fut autre chose!... D'abord, les fourmis rouges, qui forcèrent les pauvres abandonnés à quitter les hautes branches. Ce fut pour tomber sur les serpents : les pythons, les boas et, plus bas, les cobras attendaient leur proies, oscillaient sur eux-mêmes jusqu'à ce qu'un malheureux gibbon vint de lui-même se jeter dans la gueule ouverte — à moins qu'il ne tombât assommé d'un grand coup de tête envoyé en bélier. A terre, c'était pis encore — si c'était possible : les chiens sauvages, les dohls, qui sans un aboiement savent si bien casser les reins d'un coup de dents, les rhinocéros qui s'en vont en grognant et piétinent avec fureur tout ce qui bouge devant leurs yeux de myopes. Et les éléphants que j'oubliais, qui, d'esprit lunatique, se mettent à secouer les arbres jusqu'à ce qu'ils les rompent.
Quand, le soleil couché, tomba en quelques minutes un bref crépuscule puis la nuit, les gibbons sentirent le désespoir envahir leurs coeurs. Alors, ils se mirent à hurler et à gémir en choeur, les mains réunies en conque autour de la bouche. La nuit, la Reine de l'Ombre, la grande meurtrière s'éveillait et apportait la terreur du meurtre qu'on ne voit pas venir.
Mais quand la clarté revint et que les gibbons comprirent qu'ils avaient devant eux toute la course du soleil pour connaître de nouveaux effrois, ils ne songèrent pas à s'en aller. Ils mirent leurs mains au-dessus de leurs têtes et, à nouveau, ils hurlèrent leur désespérance. Puis, de branche en branche, ils se lancèrent, attentifs aux fourmis rouges, aux dohls, aux pythons et aux éléphants sauvages qui ne supportent pas qu'on leur tire les oreilles.
On acquiert vite de mauvaises habitudes... Peu à peu les gibbons prirent celle de hurler « Hou-lou ! Hou-lou-lou-lou-lou... » quand le soleil apparaît et quand il disparaît.
Ils ont aussi appris à ravager les champs des hommes!...

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