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Depuis un moment, le bateau dans lequel était
étendu Iyang ne dansait plus. Des voix s'élevèrent autour de lui. « Oh,
hisse ! ... Encore un effort. Oh, hisse! » Iyang entendit lé fond de la
pirogue racler sur les galets. Il essaya de lever le bras et il se
sentit paralysé de toutes parts. Alors il se rappela l'accident, le
gros poisson qu'il avait aperçu, filant dans les rapides du Mékong, le
coup d'épervier qu'il avait donné et, soudain, cette emprise du filet
qui sous un coup de vent s'était retourné et l'avait coiffé des pieds à
la tête. Il avait tenté de se dégager, mais il était si étroitement
pris dans les mailles qu'il avait dû y renoncer. Se laissant tomber
dans le fond de sa pirogue, il avait usé ses dents sur le filet sans
même parvenir à l'entamer. Il comprit qu'il était prisonnier d'un Génie
et il décida de s'en remettre au bon plaisir de son geôlier.
— Oh, hisse!... dirent encore les voix. Là! Ça y est!...
D'entre les mailles de son filet, Iyang essaya de parler. Mais il était
si faible qu'il put à peine murmurer. Tant d'heures avaient passé qu'il
en était arrivé à ne plus compter les jours ni les nuits. Il avait eu
faim, puis il avait eu des visions si délicieuses qu'il ne pensait plus
à son ventre vide. Et il était bien près d'expirer quand il reprit
conscience au bruit que faisait sa pirogue en raclant le sol.
Ceux qui s'exclamèrent d'étonnement devant leur trouvaille, ce furent
un vieux pêcheur et sa femme qui s'épongeaient le front, encore tout
haletants de leur effort. D'abord, ils prirent Iyang dans son filet
pour un gros poisson qu'un pêcheur avait abandonné dans son
embarcation. Et déjà le vieil homme brandissait son coupe-court pour
transpercer sa prise, lorsqu'une question le fit sursauter
— Qui me tire ?
Le vieux, croyant que sa femme lui parlait, la regarda :
— Mais je n'ai rien dit, Père, répondit-elle. Ce n'est pas moi qui ai parlé; la voix parait venir de la pirogue.
Alors le vieillard prit son couteau et, délicatement, il coupa maille à
maille l'épervier. Un jeune homme en sortit qu'on eut tout juste le
temps de soutenir avant qu'il ne s'écroulât d'épuisement.
Après qu'il se fut reposé et qu'il eut avalé quelques aliments que la
vieille femme était allée chercher, il raconta son histoire. Il dit
qu'il venait du pays pnong qui, ainsi que tout le monde sait, est sur
les bords du Mékong, le puissant fleuve du Cambodge. Il parla de la
ville la plus proche, Kra Tié, et annonça pour finir que le lendemain
matin il reprendrait sa route.
— Le fleuve est bien large, constata-t-il, et le courant a dû m'emmener bien loin de mon village.
— Ma foi, mon garçon, dit le vieux, je ne sais pas si vous venez d'un
grand fleuve : il doit alors se trouver fort loin d'ici car jamais je
n'en ai entendu parler.
— Mais toute cette eau, n'est-ce pas le Mé kong ? cria Iyang, soudain angoissé.
— Ça ? Mais c'est la mer!...
Des deux côtés, on fut long à se comprendre. Iyang surtout, ne pouvait
se rendre à l'évidence. Il avait bien entendu les vieux de son village
parler d'un fleuve si grand qu'on n'en voyait pas les rives. Ils
disaient aussi que c'était à des jours et à des jours de pirogue et que
l'eau y était salée. Mais Iyang savait bien qu'ils radotaient. Et voilà
qu'il se trouvait sur les bords de ce fleuve si large. Il alla jusqu'à
l'eau, la goûta et revint, soucieux.
- Et alors, où suis-je ici ?
— Tu es en Annam, mon garçon, et le bourg le plus proche s'appelle Sam son, à deux jours de marche d'ici.
Le jeune homme se fit une raison : après tout, il n'était pas très
heureux dans son village. A la mort de son père, son oncle était venu
s'installer dans la maison du défunt, s'était emparé de ses buffles, de
ses jarres de terre et des gongs de bronze, seule richesse de la
famille; c'est tout juste, même, si sa tante lui donnait sa part quand
il rapportait sa pêche à la maison.
Décidément, le couple des vieux Annamites était accueillant. On le
traitait comme le fils de la maison et Iyang pensa que pour ce
vieillard qui avait perdu tous ses fils dans les guerres contre les
Chams, il pourrait, plus tard, être celui qui assurerait le culte des
mânes. Alors, devant la tablette des ancêtres de ses hôtes, il accepta
d'être fils adoptif.
Du temps passa. Un jour, comme ils avaient besoin de se rendre à Sam
Son pour vendre leur poisson sec, les deux vieux laissèrent Iyang à la
maison, afin de la garder des voleurs, car le pays était plein de
soldats en congé, autrement dit de mauvais garçons assez enclins au
brigandage.
— Surtout, recommanda la vieille, ne touchez pas à cette jarre: elle
vient de mes aïeux et abrite, à cc que m'a dit ma grand'mère quand
j'étais fillette, le Génie qui fait les Rois. Mais nous ne nous en
sommes jamais aperçus!... ajouta-t-elle avec un sourire.
Iyang garda la maison; mais, un soir qu'il décrochait son arbalète pour
aller faire une ronde autour de la maison, une flèche tomba tout droit
dans la jarre. Il plongea le bras dans le récipient pour reprendre son
arme et ne trouva qu'un caillou. Comme il examinait celui-ci, il
s'aperçut que son bras était tout doré. Il le lava, le frotta avec du
sable, mais en vain : son avant-bras restait étincelant. Il regarda la
pierre, et vit qu'elle portait comme une empreinte de griffe. De
colère, il alla jusqu'à la porte et, dans l'obscurité, il lança le
caillou à travers la cour : un mugissement plaintif lui répondit.
Iyang sortit, son arbalète tout armée, et il vit un buffle saignant qui
boitait. Il s'approcha et constata que la cuisse de l'animal était
transpercée. Par terre, le caillou luisait faiblement. Machinalement,
le jeune homme le ramassa et le lança à nouveau sur un arbre : à sa
stupeur, il le vit traverser le tronc sans effort, laissant derrière
lui un énorme trou! Il comprit que c'était là l'Esprit qu'il avait
libéré. Il reprit respectueusement la pierre et rentra dormir, non sans
s'être entouré le bras de linges pour dissimuler la teinte dorée qui
pouvait le trahir.
Quand, en rentrant, la vieille le vit avec le bras emmailloté, elle lui demanda ce qu'il avait :
— Oh, rien, Mère, je me suis coupé en dépouillant un chevreau.
La vieille femme, compatissante, voulut défaire le linge, voir la
blessure et appliquer des baumes. Mais Iyang s'y refusa avec colère. Le
soir venu, comme il s'était endormi, la femme, inquiète, vint tout
doucement dérouler le linge. Elle vit que le jeune homme ne portait
aucune blessure, mais qu'il tenait un caillou dans sa main toute dorée.
— Notre fils a trempé son bras dans la jarre malgré ma défense, se
dit-elle. L'Esprit l'a adopté et il faut maintenant le vouer tout
entier à sa puissance.
Alors, elle alla réveiller son mari, et tous deux, sans éveiller le dormeur, le lavèrent doucement avec l'eau de la jarre.
Comme tout bon Pnong, Iyang avait la peau brune, mais celle-ci devint
rapidement dorée. Après un deuxième lavage, l'or parut plus beau. A la
troisième ablution, l'or étincela sous la pauvre clarté de la torche.
Et Yyang s'éveilla, apparemment point trop surpris de se voir ainsi
resplendissant et d'apercevoir, prosternés à ses pieds, le vieux et la
vieille qui répétaient :
— O Roi, tu es Celui qui devait venir ici accomplir de grandes choses;
tu es Celui que les sorciers ont annoncé. Protège ta mère et ton père
adoptifs.
Bien entendu, pour que tout le village ne s'exclamât point devant sa
couleur dorée, Iyang avait dû abandonner le modeste pagne qu'à la mode
pnong il portait, ceignant ses reins. Il dut revêtir le pantalon noir
et la tunique annamite qui l'étouffaient. Alors il obtint d'aller
conduire les buffles au pacage. Là, isolé, il pouvait, sans éveiller de
curiosité, se dévêtir et exposer au soleil son corps avide d'être libre.
— Vois-tu ces collines ? lui avait indiqué le vieillard : derrière,
dans des marécages, s'élèvent des palais. Ne t'y aventure jamais si tu
ne veux pas rencontrer le Grand Dragon qui, tous les sept ans, vient
ici dévorer une fille du Roi, qu'on lui donne. Et aussi on lui fournit
cinq cents buffles, cinq cents porcs, cinq cents cages de poulets et de
canards. Surtout, ne dépasse pas le faîte des collines!
Autant dire à un enfant qu'il y a des gâteaux dans un coffre et qu'il est interdit d'y porter la moindre dent...
Tous les jours, Iyang conduisait ses buffles de plus en plus loin de la
maison. Pendant que, vautrées dans la boue, les bêtes protégeaient du
soleil et des piqûres de moustiques leur peau sensible, Iyang pêchait
des cyprins et des perches dans les mares.
Un jour, un buffle se leva en mugissant et se mit à galoper vers les
collines, ivre de la douleur que lui causaient d'énormes sangsues
attachées à ses flancs. Iyang le suivit, monta sur la hauteur et, de
l'autre côté, aperçut de splendides bâtiments qui s'élevaient au milieu
des marécages. Il rejoignit son buffle, le débarrassa des sangsues et
l'enfourcha, le poussant vers les palais.
On aurait dit que les bâtiments étaient neufs et pourtant ils
paraissaient abandonnés. Le jeune homme les compara aux ruines khmères
qu'il avait autrefois découvertes dans sa forêt natale, bien loin de
là. Il franchit la porte qu'aucun soldat ne gardait et vit dans la
première enceinte des centaines et des centaines de buffles et de
porcs. Laissant là sa monture, il poursuivit sa route et arriva dans le
palais central. Comme il faisait chaud et que personne n'était en vue,
le jeune pêcheur abandonna ses vêtements, ne gardant que son mince
pagne; beau comme un dieu d'or il gravit l'escalier.
Dans une grande salle, il trouva une jeune fille qui cousait des
vêtements. Elle était richement vêtue et elle ne sembla manifester
aucune surprise à l'arrivée du visiteur. Lui, pauvre pêcheur, il
n'avait jamais vu teint si délicat; s'il avait connu les roses thé —
mais il n'y en a pas en pays pnong — il l'aurait comparée à cette
fleur. Il pensa alors à la pâleur nacrée qu'a la pleine lune en juin et
il ne sut que murmurer :
— Comme tu es jolie!
Ce qui est bien la manière la plus élégante d'entamer conversation avec
une inconnue. Mais Iyang était sans malice et s'il parla ainsi d'amour,
ce fut sans s'en douter.
Quand le soir arriva, les deux jeunes gens en étaient déjà à se tenir par les mains et à se regarder avec tendresse.
— Je suis la fille du Roi, dit enfin l'inconnue. Je n'ai plus que
quatre mois à vivre. Dans cinq lunes, le Dragon, Père des Eaux Mortes,
viendra me dévorer. Il aura auparavant avalé tout le cheptel que tu as
vu dans les cours. Si on ne lui donnait pas tous les sept ans une fille
du Roi et du bétail, il dévorerait tous les habitants du royaume.
— Laisse-les dévorer, interrompit Iyang.
— Cela n'avancerait à rien... C'est la Loi! Ainsi elle a été de tout
temps, ainsi elle sera toujours. C'est à ce prix que le Dragon Père des
Eaux Mortes dispense la pluie aux humains.
— S'il en est ainsi, dit Iyang, dès qu'il aura assez plu et que les
paysans auront suffisamment d'eau dans leurs rizières, j'irai tuer le
Dragon.
— Vous n'avez pas beaucoup de puissance, fit la jeune fille en regardant la taille mince de son défenseur.
- Si fait, repartit-il, plus que vous ne le pensez! Mais je dois
posséder un de ces sabres que, dans mon pays, forgent les géants qu'on
appelle des Yéaks.
— Je serai inquiète pendant votre votre absence, dit la Princesse attristée.
— Non, répondit le jeune homme, car je pourrai vous donnez de mes nouvelles. Je vais vous montrer comment...
Dans la cour était rassemblé le troupeau destiné au Dragon. Avisant une
bufflonne, Iyang alla la traire. Prenant une petite tasse, il la
remplit de lait puis la suspendit par sept fils.
— Si ce lait devient rouge, dit-il, vous apprendrez ma mort. Si les
fils se détendent, vous saurez que je suis malheureux. S'ils restent
bien tendus, vous connaîtrez que tout va bien.
Et il se retira après avoir doucement respiré la joue délicate de la Princesse.
Lorsqu'il rentra, il annonça aux deux vieux qu'il allait partir vers le
soleil couchant, qu'il franchirait la haute chaîne de montagnes, qu'il
ferait son chemin dans la forêt et qu'il arriverait ainsi sur les bords
de son fleuve natal, le Mé kong. Mais il ne dit pas que c'était pour
aller au royaume des Yéaks.
— Mais, mon pauvre enfant, les tigres et les panthères vont te dévorer! Nous ne pouvons te laisser partir...
— Je suis puissant, ne l'oubliez pas, dit le jeune homme avec colère,
en découvrant ses bras dorés. D'ailleurs, si vous me retenez ici, je
retournerai ma langue dans ma bouche, je mourrai, et mon Esprit viendra
vous tourmenter dans cette vie et dans l'autre!...
On résiste quelquefois à une puissance humaine, mais on cède toujours à
la menace des Esprits. D'ailleurs, en Annam, on discute avec violence
sur un sujet pour n'y plus penser une heure après. Le soir, Iyang
trouva sa mère adoptive qui, en reniflant, lui préparait une hotte
comme en portent les sauvages Moïs des hautes forêts. Mais Iyang
n'était-il pas un Pnong, un vrai sauvage des sylves cambodgiennes ?
— Afin que vous ne soyez pas inquiète de moi, dit le jeune homme, je vais vous donner un moyen de savoir ce qui m'arrivera.
Et, remplissant de lait une petite tasse, il répéta ce qu'il avait dit
à la princesse. Ensuite, il prit la route de l'Ouest, sa pierre à la
main.
Le voyage dura plus d'un mois. Adroit, Iyang sut éviter la désagréable
rencontre des éléphants sauvages, des panthères et du seigneur Tigre.
Il sut même se garer des sangsues et des impitoyables fourmis rouges,
plus féroces que les fauves. Il est vrai que le jeune homme était un
véritable fils de la forêt et qu'au reste il n'oubliait pas de se
recommander à l'innombrable peuple des Esprits invisibles. Il leur
avait d'ailleurs sacrifié un poulet blanc avant de se mettre en route.
Enfin il arriva dans le royaume des Yéaks et, ayant franchi les
dix-huit enceintes, il se présenta sans se faire annoncer devant le Roi
des Yéaks.
— Qui franchit ainsi la porte de mon palais ? s'écria le Souverain.
— Moi, Iyang... Grand-Oncle, ajouta le pêcheur, je viens vous demander un sabre pour tuer le Dragon, Roi des Eaux Mortes.
— Tuer le Dragon ? Mais, mon garçon, il faut une autre carrure que la tienne pour ce bel exploit!...
Et le Roi pensait tout bas : « Je vais éprouver son courage. » Alors il
se dressa de toute sa hauteur. Il faut avouer qu'il était effrayant. Sa
tête touchait le plafond, ses yeux se mouvaient avec rapidité dans tous
les sens comme ceux d'une langouste, ses crocs recourbés tels ceux d'un
sanglier retroussaient sa lèvre supérieure. Et, ce qui était le moins
rassurant, il faisait siffler un immense coupe-court au-dessus de la
tête de l'imprudent. Il est certain qu'à des centaines de kilomètres de
là la Princesse et la vieille durent voir le lait rosir dans leurs
tasses.
Mais Iyang ne se démonta pas pour si peu. Avec adresse, il lança sa
pierre dans le tournoiement d'éclairs, avec tant de précision et de
force que la lame vola en éclats et que le mur du fond de la pièce
s'abattit avec fracas.
— Diable, pensa le Yéak, voilà un rude compagnon!
Alors sa figure se fit aussi aimable qu'elle pouvait le paraître avec
des traits à ce point féroces, et il invita le jeune homme à se
restaurer. Mais Iyang écarta l'un après l'autre les plats qui lui
étaient présentés.
— Si je mange des oiseaux, je ne penserai plus à ma mission, dit-il. Si
je mange des iguanes, j'aurai le goût de bananier sauvage dans la
bouche. Si je mange de la chair de buffle, j'aurai le goût d'herbe. Si
je mange des cailles, je n'aurai plus de cheveux sur la nuque. Si je
mange de la chair de singe, les arbres de la forêt ne me laisseront pas
passer au retour... Non, Roi, je ne puis manger que de la cervelle d'un
poisson gros comme une baguette.
— Oh! fit le Yéak, ce garçon est rusé et difficile à contenter.
Et il partit en maugréant pêcher les minuscules poissons.
— Maintenant que vous m'avez bien servi, dit Iyang après son repas, il va falloir, Grand-Oncle, que vous me forgiez un sabre.
— Ce n'est pas difficile, fit le Roi, dompté. Ayant pris du bois odorant, il le fit consumer afin d'avoir du charbon.
— Maintenant, allume ce charbon, ordonna-t-il.
Tout bas, il pensait : « Le jeune homme va allumer le charbon. S'il est
puissant, la flamme va s'élever haut dans la pièce. Sinon ce n'est
qu'un imposteur et je le massacrerai avec joie pour toutes les
humiliations dont il m'abreuve depuis ce matin. »
Mais Iyang, son caillou dans la main, remua le bras avec tant d'énergie
que la flamme jaillit haute et enflamma le toit de palmes séchées de la
forge.
— Hé là, hé là!... Arrête!.... Ce garçon est vrai ment puissant, pensa
le Yéak. Après tout, je dois l'aider : il nous débarrassera de ce
Dragon qui nous interdit l'accès de la plaine.
Alors, se baissant, il voulut prendre la pierre du foyer pour la porter
à l'abri. Mais elle était si lourde qu'il ne put, quelle que fût sa
force de Yéak, arriver à la soulever.
— Laisse cela, Grand-Oncle, dit Iyang en écartant le Roi.
Glissant son poing armé du caillou sous la dalle, il souleva celle-ci sans effort.
De tous côtés arrivèrent des Yéaks qui portaient des morceaux de
minerai et qui se mirent à souffler sur le feu. Malgré toute son
assurance, Iyang ne se sentait pas très à l'aise au milieu de ces
figures démoniaques, aux crocs relevés, les joues gonflées de l'effort
de soufflerie, qui haletaient au-dessus du foyer. Bientôt les morceaux
de minerai se mirent à fondre et un ruisseau incandescent coula dans
une rigole. S'il fut un homme étonné, ce fut Iyang. Dans les forêts on
ne connaissait que le travail du bois; en Annam, on se servait de lames
en bronze trempé. Le fer était encore inconnu.
Quand il fut refroidi, les Yéaks soulevèrent à grand'peine le lingot et
le mirent à nouveau sur le foyer jusqu'à ce qu'il rougît. Puis ils
disparurent tandis que le Roi commençait à forger l'arme avec de grands
« Han! ». Peu à peu, la lame prenait corps. Lorsque le moment de la
trempe arriva, un immense jet de vapeur sortit en sifflant du bassin où
le Yéak avait jeté le sabre.
— Essaye maintenant le tranchant sur cet arbre, dit le Roi en tendant l'arme au pêcheur.
Iyang, qui ne lâchait toujours pas son caillou tout-puissant, donna un
coup formidable sur le tronc désigné. L'arbre fut abattu, mais le sabre
était brisé.
— Il faut recommencer, fit le Géant.
Et il se remit à forger. Quand la lame fut bien trempée, polie, affilée, il tendit à nouveau le sabre à Iyang :
— Essaye encore, dit-il.
Le jeune homme se mit à frapper. D'un coup, les troncs étaient fauchés
sans que le sabre fût même ébréché. Il l'essaya dans les eaux d'une
cascade et tua des saumons qui remontaient le courant.
L'arme était parfaite! Le Roi des Yéaks la munit d'une poignée et la
tendit à Iyang. Celui-ci, après avoir soupé d'une jarre pleine de trois
coudées de riz, autant d'oeufs, autant de piments et d'aubergines
rondes, après avoir fumé huit noeuds de bambou pleins de tabac,
remercia le Roi et s'enfonça dans la forêt. Longtemps, les feux se
reflétèrent à travers les troncs d'arbres sur son corps doré. Pour la
première fois, un homme s'en retournait vivant du royaume des Géants.
— Bien des fois, le lait a menacé de devenir rouge, mon petit, lui dit
la vieille femme lorsqu'il revint. Bien des fois les sept fils sont
devenus tout mous et je tremblais alors pour toi.
— Et maintenant que te voilà revenu sans encombre, ajouta son père
adoptif, tu vas aller conduire les buffles. Mais fais bien attention de
ne pas t'engager dans les marécages qui sont derrière la colline :
c'est que bientôt doit arriver le Dragon.
Iyang riait sous cape, car il n'avait jamais dit aux deux vieux qu'il
était entré dans le Palais, qu'il avait reniflé tendrement la joue
d'une princesse belle comme la lune de Juin et qu'il lui avait promis
de tuer le monstre.
Pendant une semaine, il partait tous les matins à l'aube conduire les
buffles. Puis, sitôt hors de vue, il montait sur le cou de l'animal le
plus puissant pour se rendre au Palais. Et l'on peut facilement
s'imaginer les douces heures qu'il y passait.
Si joyeuse que fût la Princesse lorsque Iyang arrivait, elle ne tardait pas à tomber dans un silence plein de tristesse.
— C'est demain que le Dragon arrive, dit-elle un jour. Demain, je...
Et elle éclata en sanglots. Car, à quinze ans, on commence à avoir un goût forcené pour la vie.
— Demain! cria joyeusement Iyang. Je le savais...
Mon père et ma mère adoptifs m'ont bien recommandé d'aller faire paître les buffles du côté des salines, ajouta-t-il en riant.
Le lendemain, c'est à l'aube qu'il arriva. A peine eut-il le temps de
voir les tendres couleurs du matin s'envoler comme un grand vol de
tourterelles. Aussitôt né, le soleil se mit à chasser la nuit à grands
coups de rayons.
— Cachez-vous... Vite, vite!... Voilà le Dragon qui entre dans la cour.
— Me cacher ? Mais je suis plus puissant que tous les
Dragons de la terre, répondit orgueilleusement Iyang. A peine eut-il
prononcé ces mots que la pièce s'obscurcit. C'était le Dragon qui se
montrait à la fenêtre — car sa nature lui interdisait de rien faire
comme tout le monde. Il était vraiment affreux, ce Dragon, et splendide
dans son horreur. On ne voyait d'abord qu'une énorme gueule qui
crachait des flammes semblables à autant de langues. Tout le long de
son corps frémissaient de gigantesques nageoires, nervurées comme des
voiles de jonques. Les écailles de son dos dessinaient des losanges
bleus et jaunes, alors que celles de son ventre étaient livides; au
moindre mouvement, elles s'entre-choquaient avec un bruit de métal.
— Hhhoufff! grogna le Dragon en apercevant la Princesse blême de
terreur dans un coin de la chambre. Que voilà donc un succulent
dessert!... Mais allons d'abord déjeuner. Je parie bien que, cette fois
encore, le Roi ne m'aura pas donné mon compte de bêtes. Ah! ces
Annamites!...
Dans la cour, les cageots de canards avaient été engloutis en un clin
d'oeil, osier et plumes compris. Puis ce fut le tour des porcs : avec
un grognement, ils disparaissaient au fond de la gueule comme dans un
four ardent. Un moment essoufflé d'avoir mangé trop vite, le Dragon
s'arrêta. Il aperçut Iyang qui était descendu dans la cour et le
regardait déjeuner, assis sur les marches du grand escalier.
— Tiens! un entremets!... Ce Roi est vraiment plein de prévenances.
Et sa langue vint délicatement palper le jeune homme qui ne broncha pas.
— Dépêche-toi donc de manger tes buffles, dit seulement Iyang.
D'un coup de sabre, il fit voler la tête de la monstrueuse bête...
A leur tour, les bêtes à cornes furent avalées. A la cinq-centième, le
pêcheur se leva et, du pied, poussa des barils jusque dans la gueule du
Dragon.
— Il faut maintenant fumer, dit-il laconiquement.
Le Dragon regarda avec méfiance ce tabac qu'il ne connaissait point
jusqu'alors, mâchonna un tonneau qui s'enflamma avec une fumée épaisse,
puis un autre, puis les dix derniers. Il s'amusait à rejeter de la
fumée par les narines, par les yeux et par les oreilles, et il parut
tout désappointé de voir la cour vicie et son entremets disparu. Quatre
à quatre, Iyang était monté dans la chambre où la Princesse agonisait
de peur. A peine y fut-il entré que la tête du Dragon apparut dans
l'embrasure de la fenêtre.
— As-tu bien mangé ? cria insolemment le pêcheur. As-tu bien fumé ?...
Le Dragon semblait alourdi d'avoir avalé si vite le bétail; le tabac
qu'il avait fumé sans mesure lui donnait sans doute des nausées, car,
sans répondre, il dodelina de la tête. Puis, dans un grand effort, il
pénétra à moitié dans la pièce.
C'est ce qu'attendait Iyang. D'un coup de sabre, il fit voler la tête
de la monstrueuse bête en même temps qu'il coupait par inadvertance un
morceau de sa propre écharpe. Je ne décrirai pas la mer de sang qui
submergea la cour, les torrents de feu et de fumée pestilentielle qui
longtemps tournoyèrent autour du palais, au point que tout l'Annam
sembla ravagé par un formidable incendie. Un jour entier, dans la cour,
le corps du Dragon se noua, se dénoua, s'élança vers la fenêtre pour se
ressouder avec sa tête. Mais Iyang avait eu la précaution de rejeter
d'un coup de pied, au fond de la pièce, l'immonde gueule de l'animal.
Quant au sabre, il l'avait lancé par la fenêtre : en tombant, la lame
s'était enfoncée droit dans le corps du monstre, le clouant au sol.
Étonné de ne pas voir tomber la pluie, le Roi décida d'envoyer aux
nouvelles. Ce furent un aveugle et un sourd-muet liés par le poignet
qui partirent pour le Palais. Quand on détient le pouvoir, on n'est
jamais trop prudent dans le choix de ses émissaires.
Quand ils revinrent et qu'ils racontèrent, l'un ce qu'il avait senti de
son nez et touché de ses mains, l'autre ce que ses yeux avaient vu,
mais qu'il ne pouvait exprimer autrement que par gestes, ce fut une
stupeur à la Cour. Le Roi décida d'aller lui-même se rendre compte de
ce qui était advenu.
La première personne qu'il aperçut fut sa fille, bien vivante. Il la
tournait, la retournait, la humait sans arriver à comprendre la raison
de ce miracle.
— Mais qui donc a tué le Dragon ? finit-il par demander.
— Je ne sais, répondit la Princesse. Sans doute, je dormais.
C'est qu'Iyang lui avait fait promettre de se taire. Bien qu'il fût
encore fort jeune, il savait qu'on n'a que des désagréments à se mêler
des affaires des puissants. Et ce n'est vraiment que parce qu'il avait
le coeur plein de la Princesse, qu'il avait abattu le Dragon.
Mais le Roi avisa près de la tête du monstre un morceau d'écharpe.
— Qu'on trouve à qui appartient ce vêtement, ordonna-t-il. Si dans une
lune vos recherches ont échoué, ajouta-t-il en regardant ses Ministres
d'un air menaçant, je vous fais écorcher vifs.
Alors, car on les savait braves, tous les hommes de la forêt furent
invités à descendre dans la plaine, les Sédangs, les Chamas, les Pihs
et les Jaraïs. D'autres vinrent de plus loin, les Saotchs, les Chongs,
les Samrés et même les Angraks à la peau si noire. Tous avaient appris
qu'on recherchait pour le récompenser un homme dont l'écharpe était
tranchée dans un coin et tous avaient coupé un morceau de leur propre
vêtement. Mais quand, leur désignant le corps du Dragon, on leur
demandait de le remuer, ils s'efforçaient en vain de le déplacer d'un
pouce. Quant à arracher le sabre, il n'en était pas question...
- Va-t'en, vil menteur!... Tu ne peux même pas ébranler un Dragon mort.
Comment as-tu l'audace de prétendre que tu l'as tué quand il était
vivant ?
Et les coups de rotin de pleuvoir sur les échines.
En désespoir de cause, on alla chercher de frêles Annamites, de
nonchalants Cambodgiens, des Siamois amollis de luxe, des Chams qui,
bien que braves guerriers, étaient manifestement incapables d'affronter
un Dragon. On vit même un jour le Ministre de la Guerre qui amenait par
la main un marchand chinois — un catiou, comme on les appelait : vert
de peur, le fils de Han s'enfuit dès qu'il aperçut dans la cour la
queue diaprée du monstre.
Alors, les Ministres commencèrent à faire graver les tablettes qu'après
leur mort — dont ils ne doutaient plus — ils désiraient voir placer sur
l'autel domestique de leur maison.
Mais, un jour, un simple garde du Palais aperçut un jeune pêcheur dont
l'écharpe était tranchée dans le coin. Il était vêtu comme un Annamite,
ce garçon, mais on voyait qu'il n'était pas du pays.
Amené devant le Dragon, le Roi lui désigna le sabre.
— Eh bien! ramasse-le.
Le coeur de Iyang battait bien fort à retrouver son arme. Mais il était
décidé à ne rien avouer. Tout autour de lui, on commençait à ricaner :
« Encore un qui pense remuer le corps avec le bout du pied!... Un
gamin!... Le sabre sera trop lourd pour lui! »
— Trop lourd pour moi! cria Iyang piqué au vif.
On ne vit qu'un éclair. D'un seul coup, le corps du Dragon fut tranché
en plein travers d'une de ses boucles. Maintenant, trois tronçons
gisaient à terre devant le Roi étonné et les Ministres devenus soudain
tout joyeux.
— Hum!... fit le Souverain. Il n'est guère propre, notre vainqueur! Qu'on le lave.
Qui poussa des clameurs en voyant sous la crasse apparaître de l'or, un
bel or tout brillant ? Ce furent les soldats, puis les chambellans, les
Ministres, le Roi lui-même. Un dieu se révélait à eux et ils
comprenaient que tout ce qui était advenu ne l'avait été que par la
volonté des Esprits tout-puissants.
Peut-on faire autre chose, lorsqu'on est Empereur d'Annam et qu'on voit
son pays débarrassé d'un monstre qui le terrorisait, que de donner sa
fille en mariage au libérateur ? Il n'avait d'ailleurs pas échappé au
Roi que les jeunes gens se regardaient d'un air fort doux...
— Je veux bien épouser votre fille, ô Sire, dit Iyang, car nous nous
aimons tous les deux. Mais je veux laisser le trône à votre descendance
mâle. Laissez-moi repartir avec mon épouse dans mes forêts. De sous les
arbres, je ferai votre royaume plus fort encore.
Pendant des années, Iyang se mit, avec d'autres Pnongs, à traiter le
minerai de fer, à couler dans des auges le métal incandescent, à le
forger et à le tremper comme il l'avait vu faire au Yéak. Chaque année,
en grande pompe, il apportait au roi d'Annam le travail des douze lunes
: des socs de charrue, des aiguilles pour coudre et aussi des lances et
des épées qui jamais ne se brisèrent dans les combats.
Mais un souverain de la dynastie des Li eut la malencontreuse idée de
vouloir contraindre les Pnongs à servir sous ses étendards. Les
Annamites envahirent la forêt. Alors les Pnongs s'enfuirent au plus
profond des montagnes; ils reprirent l'habitude, qu'ils avaient perdue,
de dormir dans les arbres; ils redevinrent des sauvages indomptables
qui, aujourd'hui encore, n'acceptent pas de frayer avec les hommes de
la plaine.
Et l'Empire d'Annam s'agrandit, s'éleva, puis s'endormit; car, ainsi
que le dit la sagesse asiatique : « La plaine et la forêt doivent
s'aider, sinon elles végètent misérablement, chacune dans son
isolement.»
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