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En ce temps-là, il y avait deux jeunes filles,
nommées Hulek et Kjong, noms qui veulent dire Légère et Beauté. Elles
habitaient, non loin de l'immense capitale qu'était alors la ville de
Cha ban, chez une vieille femme, Angkrat, dite dame Panier-de-Rotin.
Légère était sa propre fille, Beauté sa fille adoptive. On savait
qu'elles étaient nées toutes deux dans l'année du Bélier, mais comme
elles étaient tout à fait semblables, pareilles à deux jeunes chevreaux
du même âge, bien appareillés, on ne pouvait dire quelle était l'aînée,
quelle était la cadette. La mère de Kjong-la-Beauté était morte,
dévorée par un crocodile un jour qu'en lavant du linge elle s'était
trop penchée au-dessus de la rivière. Comme elle devait une grosse
somme d'argent à une voisine, dame Panier-de-Rotin, celle-ci, pour se
payer, prit la petite orpheline dans sa maison : elle la traita aussi
bien que sa propre fille, Hulek-la-Légère. Les deux fillettes
rivalisaient de gaieté, d'adresse, pour aider la vieille femme; aussi
celle-ci, tous les matins, remerciait-elle les dieux de son foyer de
lui avoir octroyé une fin de vie si heureuse.
Or il arriva que dame Angkrat-le-Panier désira donner aux jeunes filles
un rang dans la maison : il faut qu'il y ait une aînée dans la famille,
et le moment était arrivé de créer une hiérarchie. Elle réfléchit
longtemps et, s'adressant à Hulek, sa propre fille, elle lui dit :
— A partir de maintenant, Légère, vous traiterez Mademoiselle Kjong
comme votre aînée, car elle a bien deux fois plus de raison que vous.
Demoiselle Hulek pâlit de colère et cria :
— Vous êtes ma propre mère et vous m'ordonnez de considérer Kjong, qui
est du même âge que moi, comme mon aînée... Je ne le veux pas, Mère! Si
vous me punissez, j'accepterai la punition; mais rien ne pourra
m'obliger à enlever mes sandales pour me présenter devant Beauté qui
n'est, après tout, que votre fille adoptive.
Entendant ces paroles, dame la Mère rentra dans sa maison, alluma des
bâtonnets d'encens devant l'autel des ancêtres, demandant aux Génies de
l'inspirer, et elle revint, décidée.
— Puisque c'est ainsi, Kjong, vous qui êtes ma fille adoptive et qui
représentez le paiement d'une dette, je vous dis aujourd'hui que les
cendres de votre mère ne me doivent plus rien et que vous êtes libre de
vous en aller, Mais si vous restez dans ma maison je vous traiterai
comme ma fille cadette, et vous considérerez Hulek, ma propre fille,
comme votre aînée.
— Cela est juste, répondirent ensemble les deux fillettes.
Kjong-la-Beauté était malicieuse et, voyant que cela faisait enrager
Hulek, elle appelait celle-ci tantôt « ma soeur respectée », tantôt «
ma petite herbe ».
Les mères, dans tous les pays, ont bien du tourment avec leurs filles;
elles oublient qu'elles furent jeunes aussi et qu'elles tiraient
souvent leur petite soeur par les cheveux. Dame Panier fut mécontente
d'entendre Hulek se plaindre des taquineries de Kjong, mais elle n'osa
dire que l'aînée choisie par elle n'avait, en effet, pas plus de bon
sens qu'une petite herbe. Elle consulta encore les Esprits, - qu'il est
fort heureux de trouver dans les ennuis, car, n'étant pas alourdis par
un corps de chair, ils ont une claire vision des choses. Se relevant de
ses prosternations, elle alla chercher deux corbeilles, les donna aux
deux filles et envoya celles-ci pêcher du poisson.
— Celle qui aura pris le plus de poisson sera considérée comme l'aînée,
décida-t-elle. Celle qui en aura pris le moins sera la plus jeune. Et
nous ne reviendrons plus là-dessus, car il est juste que soit l'aînée
celle qui sert le mieux la maison.
On était en octobre. Les pluies qui venaient de finir avaient laissé de
grandes mares dans les carrés de rizière; les poissons y pullulaient
déjà, mangeurs de moustiques. La nature est admirable qui ne crée rien
sans raison et met toujours le remède à côté du mal.
A peine arrivée, Mlle Beauté retroussa sa robe jusqu'en haut des
cuisses, descendit dans l'eau et commença à pêcher. Elle riait de
sentir les poissons frôler ses jambes nues et, d'un coup de panier
preste, elle les attrapait à la course. Elle en eut vite pêché une
dizaine. Se retournant vers sa soeur pour lui demander si sa pêche
était bonne, elle vit Hulek allongée paresseusement sur le ventre, en
train d'agacer un grillon avec une brindille.
— Petite herbe... commença-t-elle, en posant son panier.
Hulek, furieuse, s'était déjà relevée et entrait dans l'eau, montrant
des jambes aussi fines que celles de sa soeur. Mais, comme elle
marchait dans la mare pour attraper les poissons au lieu d'attendre
leur approche, ceux-ci s'enfuyaient à chaque mouvement. En une heure
elle n'en captura que quatre alors que sa soeur en avait pris dix, tous
fort gros. Alors elle remonta sur la berge et aperçut au loin Beauté.
Celle-ci avait eu froid et était allée au soleil, enveloppée de son
écharpe, réchauffer ses jambes transies. Or elle avait laissé sa
corbeille de poissons tout au bord de la mare et Hulek, en redescendant
continuer sa pêche, passait et repassait tout auprès du panier : les
poissons, chaque fois, lui paraissaient plus gros, plus brillants.
Alors, elle en prit un, rapidement, en échange d'un des siens, puis
deux, puis trois, puis quatre. Mais, quand elle regarda sa propre
corbeille, elle vit que les quatre poissons qu'elle avait dérobés
n'étaient pas plus gros que ceux qu'elle avait avant. Elle jeta les
yeux à terre et elle s'aperçut que ceux qu'elle avait mis dans la
corbeille de Beauté étaient devenus énormes. Elle comprit que c'était
le panier qui était enchanté et, sans hésiter, elle le posa sur sa
tête, laissant le sien à la place. Elle cria de loin à sa soeur :
— Je rentre, car mon panier est plein et Mère attend ma pêche pour le dîner.
Kjong, qui s'était réchauffée, accourut en riant : regardant la corbeille de Hulek, elle s'exclama :
— Dix! Dix poissons! Autant que moi! Décidément notre mère ne pourra jamais avoir d'aînée...
Mais, comme elle se baissait pour prendre sa corbeille elle n'y vit que
quatre misérables petits poissons noirs, d'une espèce immangeable.
— Tu as pris les poissons que j'ai pêchés, ô Hulek!
— Je n'avais même pas vu que tu avais laissé ta corbeille en cet
endroit; mais j'ai entendu, il y a un instant, les corbeaux croasser :
krââ, krââ. Ils ont peut-être emporté tes poissons... Pourquoi me
demandes-tu si je les ai pris ? Je n'ai pas besoin de tes poissons;
n'en ai-je pas dix gros dans ma corbeille ?
Elle s'en alla, son fardeau sur la tête, le torse bien droit, fièrement
drapée dans son écharpe. Beauté resta interdite, mais elle ne dit rien.
Silencieuse et attristée, elle se mit à réfléchir : « Je suis toute
seule, orpheline, et c'est bien inutile que je réclame mes poissons à
celle qui me les a volés : elle me les refusera et me battra; dans
cette campagne où nous sommes seules, qui viendra à mon aide ? »
Alors elle se mit à pêcher dans l'espoir de remplir sa corbeille, mais
le soleil était descendu : les poissons vont se tapir dans les trous
quand la nuit arrive. La mare était maintenant vide et les moustiques
s'élevaient en zizillant. Kjong regarda tristement son panier et,
voyant que les quatre petits poissons noirs remuaient encore
faiblement, elle soupira : " A quoi me servez-vous maintenant ? Hulek a
rapporté de quoi nous nourrir pendant trois jours. Vivez donc, petites
bêtes. " Et elle renversa le panier dans la mare : trois poissons
disparurent aussitôt, mais le quatrième fit un saut hors de l'eau avant
de s'enfuir et il lui sembla qu'il était tout en or.
Sur la berge, un moine du Bouddha la regardait faire. Le bonze, tout de
jaune habillé, les cheveux, la face et jusqu'aux sourcils rasés, la
regardait doucement. Quand elle passa auprès de lui, il détourna les
yeux car il n'est pas permis aux bonzes de regarder les femmes, mais il
dit à mi-voix : « Bien! » Elle le regarda, étonnée, car elle n'était
pas de religion bouddhiste et elle lui répondit seulement : «Bonsoir »,
avant de s'enfoncer dans la nuit.
Hors de la maison s'enroulait une mince fumée qui sentait bon la soupe
de poisson. Kjong-la-Beauté entra, posa sans mot dire sa corbeille et
s'assit près du feu.
C'est ainsi que Hulek-la-Légère devint l'aînée.
Il n'est pas toujours drôle d'être la cadette, surtout lorsqu'il n'y a
que des femmes dans la maison. Les hommes savent commander et si,
parfois, ils ont le rotin leste, ils savent ensuite vous regarder avec
douceur. C'est à qui crierait davantage, de dame Panier ou de
demoiselle Légère : « Kjong, viens ici, fais cela, rapporte-moi ceci...
Kjong, tu dors, tu es maladroite. » Et comme, un jour, Hulek avait
trouvé le surnom de Bout-de-Tison, on n'appelait plus Beauté autrement
que de ce nom dérisoire.
Des mois passèrent, le rythme des saisons se déroula : la sécheresse
qui fait jaunir le riz dans les rizières asséchées, puis les orages
terrifiants, les coups de typhon qui viennent de la mer et cinq mois de
pluie diluvienne où se vident tous les tonneaux du ciel. On ne peut
plus aller dans les sentiers, on se réfugie au premier étage des
maisons à pilotis, on ne sort qu'en barque. Les Génies irrités crachent
leur colère avec le tonnerre, à moins que ce ne soit Allah ou peut-être
Brahma : en tout cas, il n'est pas mauvais de tous les prier, car
peut-être l'un d'eux sera-t-il moins sourd.
Les jeunes pousses reverdissaient quand dame Angkrat dit un jour à Kjong :
— Vas-tu rester ainsi oisive à ne rien faire ? J'ai acheté trois chèvres : dorénavant, c'est toi qui les mèneras paître.
La jeune fille — qui était devenue fort belle — voyant que sa mère lui
parlait ainsi, fit sortir les chèvres de l'étable et les mena dans la
plaine, encore toute verdoyante. Elle avait emporté son riz dans une
feuille de bananier et elle s'était assise près de la mare où Hulek
avait conquis sa qualité d'aînée. Elle vit soudain l'eau qui devenait
plus claire : un petit poisson en sauta, tout doré.
Kjong-le-Bout-de-Tison l'appela :
— Viens ici, Tiérok, — ce qui est là le plus aimable nom qu'on puisse
donner à un poisson... Viens : ton aînée t'apporte des miettes de riz.
Le poisson monta du fond de la mare, s'approcha du bord et se mit à
manger ce que la jeune fille lui donnait : ils étaient là comme deux
amis, l'aînée et le cadet, s'aimant beaucoup, n'ayant qu'un coeur. Les
coeurs purs comprennent des choses qui sont cachées à ceux qui croient
qu'un simple bâtonnet d'encens rachète les mauvaises actions et délivre
des pensées coupables.
Kjong nourrissait ainsi son poisson, et sa mère ni Hulek n'en savaient
rien. Pendant cent jours il en fut ainsi sans qu'une seule fois
s'interrompît cette réunion. Parfois Kjong entrait dans l'eau et
regardait son reflet : elle voyait alors son brun visage qui riait, et
l'or du poisson lui faisait un merveilleux collier autour du cou.
Pendant longtemps Hulek ne sut pas ce que sa soeur allait faire en cet
endroit; elle s'étonnait de la voir rentrer joyeuse : elle pensa
qu'elle allait retrouver un jeune homme et, craignant que ce ne fût
celui qu'elle désirait secrètement comme fiancé, elle se cacha pour
épier sa soeur. Elle fut bien étonnée de la voir rire toute seule
au-dessus de l'eau : s'approchant, elle aperçut de biais un reflet d'or
dans la rizière. « Sûr que Bout-de-Tison a trouvé un trésor »,
songea-t-elle. Le lendemain, il arriva que les ,chèvres que Kjong
gardait s'en allèrent brouter un champ de coton qu'un notable avait
planté. et homme, grincheux comme on le devient facilement en
vieillissant, prit les chèvres et ne consentit à les rendre à Kjong que
si celle-ci venait balayer sa maison. Cela dura une longue journée, car
cette homme était si désagréable qu'il ne pouvait garder une servante :
aussi la saleté s'était-elle accumulée.
Pendant ce temps Hulek, s'apercevant qu'il se faisait tard et que sa
soeur n'était pas rentrée, s'en alla à la mare; elle trouva le paquet
de riz et imagina soudain de faire comme sa soeur et de jeter des
miettes à l'eau. Le Tiérok arriva comme une flèche. Voyant cela,
Hulek-la-Légère entra dans l'eau et referma la main sur le poisson qui
se laissa prendre. Mais, à peine sur la berge, elle vit que le poisson
était: tout petit et noir et qu'il lui piquait les doigts de son arête
dorsale. Aussi le cogna-t-elle sur une pierre jusqu'à ce qu'il ne
bougeât plus et l'emporta-t-elle à la maison pour le manger, quoique
cette espèce ne soit pas fameuse et que ce soit encore un bien grand
honneur pour un poisson trompeur de servir à régaler une jolie fille
presque fiancée. Comme elle était seule, elle le coupa en trois
morceaux, un pour elle, un pour sa mère, un pour sa soeur. Elle mit de
côté le morceau de sa mère car celle-ci n'allait pas tarder à revenir
de Cha ban et elle mangea les deux autres : cela pesa lourd à son
ventre comme une pierre — non! comme de l'or...
Kjong-Bout-de-Tison, de retour à la maison avec son troupeau, prit son
riz et courut, hors d'haleine, jusqu'à la rizière; elle appela le
poisson en lui disant
— Tiérok, Tiérok, viens manger du riz avec ton aînée.
Elle l'appela six fois en vain; alors, très malheureuse dans la nuit
qui noyait le paysage, elle se mit à se lamenter : « Moi, je n'avais
point d'amis et j'avais pris ce petit poisson comme camarade. Et,
sûrement, quelqu'un est venu me le voler puisqu'il ne répond pas à son
aînée. » e disant, elle pleura son compagnon perdu jusqu'à ce que
l'aube blanchisse l'horizon, puis elle revint à la maison, accablée, sa
tête affligée penchée vers le sol.
Juste comme le premier rayon du soleil dorait les briques roses du
temple où l'on adore le dieu indien Çiva et son épouse Uma, un bonze
apparut à son côté : elle reconnut le moine qui l'avait abordée, un
soir de l'an passé. Il cachait sa figure d'un éventail tressé, car la
contemplation d'un visage féminin lui était interdite (à plus forte
raison, le Bouddha l'a défendu quand les yeux, la bouche et le teint
sont parfaits...), mais il prononça quelques paroles.
— Que dis-tu, Moine ? cria Kjong prête à passer sa colère sur
quelqu'un. Tu vois bien que je suis chame et que je n'adore pas celui
que tu appelles le Parfait.
— En paix, fille, va en paix. Le Bouddha t'inspire, toi qui aimes les
bêtes d'un coeur pur. Va dormir et souviens-toi de ton rêve.
Tout le monde dormait sur les nattes quand Beauté pénétra dans la
maison; Hulek se réveilla pourtant et dit à sa soeur : « Je dirai à ma
mère que tu es restée dehors toute la nuit, Bout-de-Tison. » Puis elle
se rendormit après avoir méchamment ricané. Alors Kjong s'enroula comme
une momie dans son écharpe et s'endormit, épuisée.
Voilà que le petit poisson anime son rêve et lui parle :
— Soeur aînée, ne pleure plus; mon amie, sèche tes larmes. Il est
certain que ma soeur aînée aimait beaucoup son petit cadet et que c'est
une fin bien amère pour un tiérok que d'être assommé sur une pierre
avant d'être coupé en trois. Mais que mon aînée prenne ce qui reste de
moi. Oh! ce n'est pas beaucoup : un tronçon de queue confit dans du
vinaigre. Qu'elle le mette dans une noix de coco et qu'elle l'enterre
au bord du chemin. »
Alors le poisson du rêve lui raconta comment il avait été abusé et
qu'un petit morceau de lui-même se morfondait à présent, conservé dans
un tube de bambou. Bout-de-Tison était si seule dans la vie qu'elle
n'hésita pas, dès son réveil, à aller enterrer les restes de son petit
ami, car il est préférable d'avoir à se confier à une queue de poisson,
même confite de vinaigre, que de garder son coeur lourd de confidences
et de peines refoulées. Honorer une arête de poisson, c'est tout ce que
peut faire une orpheline chame, car c'est aux garçons seuls qu'est
réservé l'honneur de s'incliner, chaque matin, devant la tablette qui
contient l'esprit des parents.
Pendant cent jours encore, elle alla visiter la noix de coco qu'elle
avait enfouie au pied d'un bambou tremblant. Les riz étaient hauts et
les paysans geignaient de chaleur à couper les épis sous un soleil
dévorant. Un matin, comme elle allait bavarder avec son petit ami, elle
aperçut une pointe d'or qui crevait le sol durci de sécheresse. Elle
gratta (car elle était curieuse) et elle trouva une paire de sandales
d'or. Elle les serra dans son écharpe et revint vite à la maison. Là
elle eut la surprise de voir que son écharpe et aussi, quelques minutes
après, sa jupe qu'on appelle sarong, étaient devenues d'étoffe d'or;
elle comprit que les sandales étaient enchantées et transformaient en
or tout ce qui lui appartenait.
Dans tous les pays du monde, les filles sont folles d'habits dorés, car
elles ne savent pas, dans leur jeunesse, que rien ne les rend plus
belles que leur coeur pur. Cela, tous les dieux le disent et leurs
prêtres le répètent.
Mais Kjong, que cette fois on peut nommer sans se tromper « Beauté »,
entendit sa soeur et sa mère qui montaient par l'échelle. Elle roula
ses vêtements merveilleux et, par la fenêtre, elle se laissa glisser le
long d'un pilotis. Dehors, elle courut vite près de la mare, s'enroula
dans son sarong qui étincelait au soleil, mit l'écharpe sur sa tête et
glissa ses pieds dans ses sandales. Elle se pencha au-dessus de l'eau
et se mit à rire et à pleurer en même temps : elle se trouvait belle
comme une jeune fille qu'on va marier et pourtant son pauvre Tiérok
n'était pas là pour nager autour de son reflet. Comme, le coeur un peu
gros, elle avait mis à sécher ses sandales humides de rosée elle vit un
gros corbeau qui se planta devant elle. Il paraissait insolent comme un
prêteur qui vient réclamer l'argent qu'on ne peut lui rendre : il
marchait gravement, bombant le ventre, le bec luisant et l'oeil d'une
rondeur impitoyable. Elle lui jeta quelques vers, mais il parut s'en
soucier comme un buffle d'un ananas; d'un coup de bec précis, il happa
une des sandales et s'éleva d'un vol lourd.
Elle eut beau pleurer, Kjong-Ia-Beauté : sa sandale n'était plus, à
l'horizon, qu'un point brillant qui, surmonté d'un mince trait noir, se
perdait dans la brume du matin.
Le roi Indravarman IV qui régnait alors sur les Chams n'était pas
précisément un homme doux et poétique.. Quoiqu'il fût jeune et de belle
prestance, il n'avait pas encore songé à se marier : seuls comptaient
les plaisirs de la guerre et la joie de défaire ses ennemis. Il fallait
le voir, chargeant à la tête de ses troupes, perché sur son éléphant
peint en rouge, tirant de l'arc ou lançant des javelines. Il paraissait
si redoutable que, lorsqu'il revenait d'une expédition, suivi de
milliers de captifs enchaînés et de chariots croulants de butin, les
jeunes filles s'enfuyaient en criant : r Il sent le sang frais! » Et,
comme un dieu redoutable, Indravarman pénétrait dans son palais faire
manoeuvrer ses soldats excédés.
Un jour qu'il regardait évoluer ses éléphants aux pattes garnies de
faux, un point noir tomba du ciel comme une pierre : c'était un corbeau
qui se posa sur le sol, arrogant comme un ministre. Il tenait dans son
bec quelque chose de brillant qu'il déposa devant le roi; il salua le
souverain et fit un " Krak " moqueur aux gardes avant de s'envoler.
— Par Brahma, Vichnou et Çiva, c'est bien une sandale, s'écria le
monarque, et il parut s'abîmer dans une profonde rêverie. II tournait
et retournait sans cesse la sandale : c'était assurément celle d'une
jeune fille, car on sait que les maris n'ont plus de raison d'être
généreux avec leurs femmes. Au soir, le Roi consulta les devins: ils
lui apprirent que le premier fils qui naîtrait de son mariage serait
vainqueur de l'Annamite, cet ennemi héréditaire des Chams. Aussi le
Souverain, n'ayant pas lâché la sandale depuis le matin, résolut-il
d'épouser celle qui pourrait la chausser. Dans toutes les directions,
des courriers partirent pour faire connaître aux moindres villages que
les jeunes filles qui avaient le pied petit avaient l'ordre de venir en
toute diligence au palais royal essayer une sandale d'or. Et ceux qui,
essoufflés, portaient cet avis aux villageois devaient encore ajouter :
« Le Roi fera son épouse de celle qui pourra chausser cette sandale. »
Alors les jeunes filles des villages les plus éloignés comme celles des
faubourgs de la capitale vinrent par centaines et par milliers, et l'on
dut construire des maisons pour les abriter, élever des cuisines pour
les nourrir. Mais, à chaque pied, la sandale semblait se faire plus
petite encore. Seule une minuscule Annamite parvint à y introduire le
bout du pied. A cette vue, le Roi éclata d'un rire terrible :
— Par tous les dieux, il serait beau que la mère de celui qui détruira les Annamites fût de cette race détestée!
Mais, en réalité, ce n'était pas à redouter : comme ceux de sa race, la
jeune Annamite, si petite fût-elle, avait les orteils écartés et elle
ne put enfiler complètement la sandale.
Bout-de-Tison — plus que jamais fille des cendres du foyer — demanda à
sa mère la permission d'aller comme toutes les filles essayer la
sandale. Mais sa mère lui refusa, car il n'était pas convenable qu'une
cadette courût sa chance avant que la demoiselle aînée eût tenté de
réussir.
Hulek mit deux jours à débrouiller ses cheveux, qu'elle portait fort
emmêlés, comme toutes les jeunes filles charries. Voyant cela, Kjong se
mit à soupirer, ce qui attendrit dame Angkrat : malgré tout, la vieille
aimait la jeune fille -- à condition que les traditions de famille
fussent respectées.
— Puisqu'il en est ainsi, puisque tu pleures tant pour y aller, tu te
rendras au Palais dès que demoiselle Hulek, ton aînée, en sera revenue
- si toutefois, ajouta-t-elle (car les mères ne doutent jamais de la
réussite de leurs enfants), si toutefois Légère n'a pu chausser cette
sandale. Mais comme je suis ta mère adoptive je veux que le Roi, si
jamais il te prenait pour femme (et, à cette pensée, elle dut s'asseoir
pour rire), sache que je t'ai bien élevée et que tu seras une bonne
ménagère.
Beauté se mit à rire de joie.
— Oh! ne ris pas encore!... Tu vas prendre tout ce tas de semences que
demoiselle Hulek a renversé l'autre jour dans l'herbe : il y a du riz,
du sésame et des pois. Tu les trieras et tu mettras chaque espèce dans
un sac. Si tu as bien fini avant ce soir, je te permettrai d'aller
demain à Cha ban. Si toutefois ma fille... ajouta-t-elle plus lias.
Une fille cham, qui a du sang de pirate dans les veines, ne pleure
jamais et pourtant, cet après-midi, il parut que les yeux de Kjong
étaient singulièrement humides. Elle dit que c'était la poussière des
semences, mais on peut n'en rien croire...
Alors le bonze passa une fois encore : il semblait qu'une lumière
l'entourât, et pauvre demoiselle Bout-de-Tison comprit que le Bouddah
inspirait son moine. Celui-ci fit un geste, et celle qui un jour avait
eu pitié de quatre petits poissons à moitié morts vit s'abattre autour
d'elle des milliers d'oiseaux, des moineaux, des tourterelles, des
aigles mêmes; mais il n'y avait pas de vautours ni de corneilles, car
ils sont devenus impurs à force de nettoyer l'ordure des rues. En un
clin de bec, tout fut trié; alors Kjong alla trouver madame Mère, qui
consolait sa fille Hulek de s'être trouvé le pied trop grand devant la
sandale.
— C'est fini, Mère. Puis-je aller demain à la ville ?
Dame Angkrat regarda de travers la petite cadette : quelle offense pour
son sang si jamais demoiselle Kjong réussissait là où sa propre fille
avait échoué! Une fille de lavandière, morte des dents du crocodile,
morte surtout en état de dette, pourrait avoir le pied assez petit pour
devenir sa souveraine!... Elle se tourna vers Beauté — qui était
vraiment très belle d'avoir réussi son tri — et lui jeta :
- C'est très bien de savoir séparer les semences, mais ce n'est guère
utile à une femme de Roi. II vaut mieux avoir appris à démêler la soie.
Tiens! Prends cet écheveau tout embrouillé et montre-nous ton talent.
Va et termine avant la nuit.
Ce disant, elle embrouillait davantage et comme à plaisir l'écheveau de
soie qui en arrivait à ressembler à une chevelure de vieille femme.
Elle murmurait tout bas : « Vraiment, je me demande comment cette
petite fille a pu faire pour trier si parfaitement toutes ces
graines... Mais on va la juger au fil de soie. »
En reniflant, Kjong se mit à débrouiller l'écheveau; mais plus elle
s'activait, plus le paquet prenait figure informe. Au bout d'un quart
d'heure, c'était une boule tout à fait désespérante. Alors le Parfait
eut encore une fois pitié de Kjong et il lui envoya une fourmi
magicienne. L'insecte se mit à rechercher un bout du fil et, l'ayant
trouvé, il chemina de toutes ses pattes -- et il en a trois paires — en
tirant le fil derrière lui. Au bout d'une heure, Beauté retira ses
mains de son visage et décida d'aller avouer son impuissance à sa mère.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le fil étendu en cercle
autour d'elle, prêt à être enroulé sur une navette. Mais sa surprise ne
fut rien à côté de l'étonnement de dame Panier-de-Rotin, lorsque
celle-ci, descendue pour puiser de l'eau, aperçut la jeune fille en
train d'enrouler le fil sur une bobine : elle en lâcha son seau de
bambou. Puis, reconnaissant qu'il y avait quelque magie là-dessous,
elle lava elle-même Beauté — qu'on ne songeait plus, à cette heure, à
appeler Bout-de-Tison.
— Va, ma fille, et reste accompagnée des Génies qui te protègent,
dit-elle. Et elle renifla à plusieurs reprises le joli visage de la
petite, ce qui est aussi doux que d'embrasser et tient moins chaud.
Kjong alla chercher sa sandale qu'elle avait cachée dans une écharpe,
devenue toute dorée, et elle se rendit au palais. Le Roi n'eut pas
longtemps à tenir en main la sandale que la jeune fille lui présenta,
tant il connaissait jusqu'au moindre détail celle qu'avait laissé
tomber le corbeau : il vit bien que les deux objets étaient jumeaux.
— Quel ouvrier a pu faire une telle merveille ? soupira-t-il tout bas.
Kjong crut que le Monarque parlait des sandales et répondit :
— Il est certain, Sire, qu'aucun ouvrier ne l'a faite. Je nourrissais,
il y a quelque temps, un petit poisson, un vrai Tiérok, vous savez!
Mais une personne est venue le prendre : elle l'a fait cuire et elle en
a mangé une partie; j'ai trouvé l'autre partie, je l'ai enterrée et,
tous les jours, je suis allée lui rendre visite. Mais, un jour, je n'ai
plus rien trouvé de la noix de coco qui contenait la queue du Tiérok
confite dans du vinaigre : à la place brillaient ces sandales.
Tout cela, naturellement, fut dit dans un fort beau discours. Quant aux
misères que lui avait faites sa mère adoptive, quant à l'histoire des
semences et de l'écheveau, Kjong n'en parla point, non plus que de la
jalousie de sa soeur. Alors le Roi se mit à rire, car il n'avait
nullement songé aux sandales en parlant de merveille. Il se leva et
serra la fillette avec transports, sans se soucier de la meurtrir des
dures broderies de ses vêtements et des poignées de ses innombrables
armes.
— Petit Génie, je n'ai pas besoin de t'essayer la sandale. Tu es celle dont sortira la libération du peuple Cham.
Et il la renifla très doucement, car on peut être un grand guerrier, amateur de beaux combats, et avoir le coeur tendre.
Il est des conteurs qui arrêtent leur histoire sur le mariage; ils ont
parlé deux jours, presque sans reprendre haleine, tant il y avait à
dire à chaque instant sur les yeux de demoiselle Kjong, sur le nez de
daine sa mère, sur les recettes de cuisine de demoiselle Hulek. Ils
parlent encore, toute une nuit, du mariage, des perles et des saphirs
qu'on alla chercher en Birmanie pour orner le précieux corps de la
Souveraine, des louanges que brahmanes, muftis, bonzes, sorciers et
magiciennes prodiguèrent à tous les dieux — en évitant d'en oublier un
seul; certains (qui ont les bonnes traditions) racontent même comment
le Roi accomplit le simulacre d'enlever sa femme, car il est de règle
qu'une souveraine soit l'enjeu d'une guerre et qu'elle constitue le
principal du butin.
Mais tout cela, c'est le fait de conteurs bien médiocres qui bavardent
et qui bavardent, construisant avec des nuages de chaleur des montagnes
hautes comme les Fan-Si-Pan. Il n'y a que les aventures qui comptent,
et les perles et les discours et les fêtes ne sont qu'un peu de saumure
de poisson ajoutée au riz substantiel.
Ce sont peut-être des naïfs qui croient que l'amour satisfait est une
fin : c'est un début, tout au plus, et c'est à partir de ce moment que
va se dérouler une histoire intéressante. Aussi, un bon conteur, après
avoir repris haleine, après avoir chiqué un bétel de choix que les
auditeurs reconnaissants lui ont préparé, va-t-il encore parler un jour
et deux nuits. Pas davantage cependant, car il ne faut pas laisser un
mari plus de quatre jours loin de sa femme : il est sûr alors, au
cinquième jour d'absence, de trouver toutes choses gâtées dans sa
maison.
Les sabres se rouillaient dans les fourreaux, les éléphants
engraissaient de paresse, les soldats ne savaient plus marcher la lance
droite, mais le roi
Indravarman était heureux. Peut-être aussi le peuple cham, mais cela
n'est point parvenu jusqu'à nous; aussi n'en parlerons-nous pas.
Un jour, dame Angkrat vint au palais. Quoique le Roi n'aimât guère
s'encombrer d'une belle-mère, il ne put faire autrement que de la
recevoir.
- Aujourd'hui, nous avons nos biens à porter dans la nouvelle résidence
que Votre Majesté nous a offerte, dit-elle. Je viens vous demander dame
Kjong, ma fille seconde, notre bien-aimée Souveraine, pour un jour ou
deux. .Après quoi, elle vous reviendra.
Le Roi ne se lassait pas de contempler sa femme, mais il était sage
(car à quoi lui aurait-il servi d'être roi ?) et il savait qu'il est
bon de se séparer pour mieux se retrouver ensuite. Et puis il devait,
depuis deux mois, passer ses troupes en revue, et chaque matin son
général en chef venait prendre les ordres; chaque matin aussi,
l'officier s'en retournait avec un « A demain s qui le renvoyait plus
maigre et plus furieux chaque fois. Aussi l'absence de Kjong
allait-elle lui permettre de combler de joie et d'honneurs son
état-major, désolé d'inaction.
II faut dire que Kjong avait un peu négligé sa mère adoptive depuis
quelques mois, non par rancune, mais parce qu'elle était très occupée à
sa nouvelle installation de jeune épousée. Aussi dame Panier
n'était-elle guère satisfaite; quant à Hulek, nous dirons qu'elle avait
blanchi de jalousie. Elles cachaient du mieux qu'elles pouvaient ces
sentiments peu honorables, mais elles prétextèrent du désordre qu'il y
avait dans cette maison en déménagement pour ne pas donner à manger à
Beauté — qui était aussi leur souveraine — et pour la laisser coucher
sur la terre nue, sans natte.
Les deux jeunes soeurs se levèrent avec l'aurore pour aller cueillir
les noix d'arec, qui ne sont savoureuses que récoltées à cette heure
matinale. Tandis que Kjong, oubliant toute majesté, grimpait lestement
à l'arbre et tordait les grappes, Hulek, comme par jeu, entailla à
grands coups de couteau le mince tronc de l'arbre. Kjong n'eut que le
temps de s'élancer dans le panache d'un arbre voisin au moment même où
l'aréquier sur lequel elle était montée s'effondrait. Cinq ou six fois,
la plaisanterie se renouvela : Kjong avait un peu peur, mais elle
n'osait pas le montrer. Alors, toujours de palme en palme, à la façon
des singes gris, elle arriva à un aréquier qui était au bord d'une
mare, mais elle n'eut pas le temps de cueillir dix noix que le tronc,
coupé à la base, basculait. Il y eut des ronds concentriques dans l'eau
boueuse, quelques bulles, et ce fut tout. Kjong était noyée.
Alors Hulek rentra à la maison et dit à sa mère : « Kjong s'est
balancée en haut d'un aréquier, si fort que le tronc a cassé et elle
est tombée à l'eau et elle n'a pas reparu. » Dame Panier-de-Rotin cria
beaucoup — de colère — contre demoiselle Kjong si peu raisonnable. Elle
était vraiment désespérée : pour une fois qu'une modeste paysanne se
trouvait la belle-mère d'un roi, il fallait que sa fille se noyât!
— Enfin, tant pis, conclut dame Angkrat. Mais puisqu'elle est morte
chez moi, je dois une réparation au Roi : aussi convient-il que j'aille
te présenter à Sa Majesté et t'offrir en remplacement. Je ne doute pas
d'ailleurs que tu ne deviennes sa femme, à la place de Kjong qui est
noyée.
Avant de se rendre au Palais, elles allèrent toutes deux à la mare pour
chercher le corps de Kjong, mais elles n'aperçurent qu'une tortue dorée
qui nageait entre deux eaux.
Le roi, voyant arriver les deux femmes affligées, leur demanda :
— Où donc est dame Kjong ? Pourquoi n'est-elle pas revenue avec vous?
Alors la vieille lui répondit :
— Je l'avais, avec votre permission, ô Roi, emmenée en ma maison. Vers
le milieu de la nuit, un jeune homme est venu jouer de la flûte; alors
elle s'est habillée et elle a pris la fuite. Nous l'avons cherchée
toute la nuit et tout le jour sans la retrouver. Comme j'ai peur de vos
reproches pour l'avoir mal gardée, je vous apporte ma propre fille pour
qu'elle occupe la place de daine Kjong jusqu'à ce que j'aie retrouvé
celle-ci.
Et elle ajouta que c'était un gros sacrifice pour une pauvre vieille
comme elle de se séparer de la joie de sa maison et du soutien de sa
vieillesse. Le Roi, on s'y attend depuis un moment, prit une terrible
colère, car la royauté ne donne pas de clairvoyance en amour : il.
sauta sur la première calomnie comme un buffle sauvage s'élance, yeux
fermés, sur un vol de papillons blancs. On coupa quelques têtes qui
eurent le tort de se présenter aux portes à ce moment inopportun, on
envoya aux mines de sel quelques favoris maladroits, dame Angkrat
faillit elle-même subir certains désagréments décisifs, mais elle
pleura avec tant d'art, elle cria d'une voix si aiguë, elle glapit avec
une telle volubilité que, pour s'en débarasser, le Roi prit sa fille
comme épouse de remplacement, « en attendant que vous me rameniez dame
Kjong, car j'y compte », ajouta-t-il, menaçant.
Naturellement, la vieille resta chez elle plus d'un mois sans rien
faire. Tous les jours, elle recevait des présents de sa Souveraine,
dame Hulek. Elle regrettait bien un peu que sa fille n'eût pas eu des
noces officielles, mais elle s'en consolait avec tout ce qu'elle
recevait du Palais et elle se réjouissait de ce que cette petite Kjong
eût été si écervelée que de se balancer à casser les arbres.
Pendant ce temps, le Roi se lamentait, et tout le peuple et toute
l'armée avec lui, car, exactement, on ne faisait plus rien : ni fêtes
ni guerre. (Nous ne parlons pas de la culture, qui est travail de
chaque jour et affaire de paysan. Il disait qu'il avait froid au coeur
et les astrologues prétendaient qu'il y avait trop chaud.
Un jour, il ordonna de réunir ses éléphants et les tam-tams et les
gongs. Les archers se massèrent dans la cour, mais ils n'étaient armés
que de filets pour prendre les oiseaux et de nasses pour capturer les
poissons. Dans un grand bruit et dans une grande poussière, les
troupes, les généraux et le Roi s'en allèrent à la chasse.
Les ministres aussi accompagnaient le monarque; ce n'était cependant
pas des affaires d'Etat qu'on s'entretenait ce matin-là, mais bien de
la meilleure manière de surprendre les hérons. En devisant, on arriva
ainsi auprès de la mare où avait péri Kjong : les troncs des aréquiers
abattus jonchaient encore le sol. A cette vue, le Roi sentit son coeur
se serrer.
— Je ne sais pourquoi, dit-il, depuis que je suis devant cette mare, je
ne puis m'en éloigner. Je suis tout triste. Descendez donc dans cette
mare, ordonna-t-il au ministre de la Marine, et voyez ce qui peut ainsi
m'attirer vers elle.
Tout un flot de gens d'armes entra dans la mare et encercla une tortue
dont la carapace dorée brillait à travers le limon dont l'eau était
chargée : loin de vouloir fuir, la tortue nageait vers le Roi, debout
sur la berge.
En pays cham, où l'on voit pourtant de remarquables choses, on n'avait
encore jamais connu de roi qui pleurât. Et le peuple se prosterna aux
royales larmes qui coulaient sur la face auguste d'Indravarman IV
lorsque ce dernier revint de la chasse, rapportant pour tout butin une
tortue qui brillait miraculeusement.
On construisit pour l'animal un beau bassin carré, orné de mosaïques.
Tous les jours, le Souverain venait y passer de longues heures et s'en
retournait, au soir, plus triste et plus alangui que la veille. On fit
de grands sacrifices pour écarter les mauvais Génies qui, sans nul
doute, tourmentaient ainsi un monarque paisible; on égorgea de nombreux
buffles et même quelques prisonniers des guerres précédentes, on brûla
des bâtonnets d'encens gros comme des arbres : rien n'y fit. Alors on
crut que le Roi allait mourir et l'on commença à assassiner secrètement
ses sucesseurs possibles : le Palais s'agita d'intrigues.
Lors, dame Hulek, voyant que le Roi revenait chaque fois plus triste de
ses visites au bassin de la tortue, imagina, pour apporter un remède
aux maux du Roi son époux, de faire disparaître l'animal. Une nuit,
elle se leva, alla chercher la tortue, qu'elle eut beaucoup de mal à
emporter tant elle était lourde, la tua et la mangea tout entière,
quoique l'animal fût fort gros et que l'estomac en fût vite rassasié :
mais Hulek ne voulait pas laisser une miette de cette néfaste bête.
Dès l'aube, le roi se rendit comme d'habitude au bassin, mais il ne vit que l'eau transparente sur le fond de mosaïque.
— Qui a pris la tortue dorée que je nourrissais dans ce bassin, cria-t-il ?
Dame Hulek pensa qu'il faut cacher même le bien à ceux qu'on veut servir et elle répondit innocemment :
— Oh! cette tortue a dû en avoir assez d'être prisonnière : elle est sortie de son bassin et elle a dû regagner la mer.
— Puisque personne ne veut me dire où est ma tortue, tonna le
Souverain, je vais faire venir le devin : il saura lien me renseigner,
et s'il y a un coupable je lui ferai trancher la tête.
Cela devenait vraiment sérieux, et dame Hulek connaissait le pouvoir du
plus vieux devin du Roi : celui-là, on ne pouvait lui glisser de
l'argent pour qu'il désignât le coupable parmi les esclaves et il était
parfaitement capable de pointer sur la Reine un index accusateur.
— Je me rappelle, maintenant : je me suis réveillée ayant faim et,
ayant trouvé les garde-manger vides, je me suis rapidement fait sauter
une tortue, avoua la reine d'un air désinvolte.
— J'ai des chèvres, des daims qui sont ici, j'ai des poules qui,
toutes, sont couchées sur un oeuf, j'ai des bufflones aux pis gonflés.
Pourquoi, Reine, avoir mangé juste ma tortue.
— Que voulez-vous, Roi, à être seule, il vous prend de mauvaises idées.
Le Roi ne répondit rien, car il ne voulait pas avoir à redire à Hulek
qu'elle serait toujours une demoiselle pour lui, et il rentra, accablé,
dans son Palais. A peine y fut-il que, par la fenêtre, pénétrèrent les
trilles d'un merle. Le Roi comprit aussitôt qu'un oiseau venait (le
renaître de la carapace de la tortue, mais il ne dit rien. Le merle
chantait si bien que les soldats en laissaient choir leurs lances et
que les mères oubliaient d'allaiter leurs enfants. Indravarman, charmé
des roulades de l'oiseau, fit ce souhait :
— Si dame Kjong a repris naissance sous la forme d'une tortue dorée;
si, après la mort de cette tortue, elle a repris naissance une fois
encore sous la forme de cc merle jaseur, que cet oiseau vienne se poser
sur la paume de ma main.
Il n'avait fini d'émettre son voeu que le merle, perché sur ses doigts,
se lissait les plumes. Le Roi appela un ministre et fit grillager d'or
la plus grande salle du Palais pour y renfermer l'oiseau.
Sept jours plus tard, dame — ou plutôt demoiselle Hulek, prétextant que
les sifflements du merle l'empêchaient de dormir, vint nuitamment
tordre le cou de l'oiseau. Elle le fit cuire et le mangea. Et, au Roi,
elle conta que le merle s'était échappé.
Mais, des plumes jetées hors de la maison renaquit une touffe de
bambous si haute qu'elle montait au-dessus des toits du Palais. Le Roi
marqua son étonnement de voir la végétation pousser si rapidement dans
une cour que les jardiniers s'évertuaient à tenir aussi nette qu'un
crâne de bonze, -- ce qui, on le sait, est nu comme un galet. Hulek,
ayant entendu le Roi, fit couper les bambous sous prétexte que des
araignées y habitaient. En soupe, elle mangea la moelle de ces plantes.
AIors, des écorces de bambous naquirent des arbres épais, disposés en
bouquets : celui du milieu dépassait tous les autres et était seul à
porter un fruit. Nous disons qu'il y avait un fruit, mais personne ne
le voyait.
Un jour, une vieille femme passa près du Palais, à l'ombre de ces
arbres, et elle prit soin de ne pas écraser une chenille qui se hâtait,
par terre. Étonnée qu'il fît si frais sous l'arbre central, elle leva
les yeux : il n'y avait qu'un seul fruit, unique et si haut qu'il
allait se dessécher sans servir à personne. A peine eut-elle formulé
cette pensée que le fruit se détacha et, tombant mollement de branche
en branche, arriva tout droit dans le panier de la vieille
il était rond et brillant et dégageait une odeur suave. A dire
vrai, c'était un fruit d'une espèce encore inconnue dans le pays.
Quand la vieille femme fut dans sa maison, elle déposa le fruit bien au
milieu d'une jarre à riz, puis elle repartit vendre ses paniers au
marché. En rentrant chez elle pour dîner, elle trouva son repas tout
préparé et sa maison balayée avec soin : on n'aurait pu trouver un
grain de poussière dans un coin.
Cela se reproduisait tous les jours, si bien que la vieille femme pensa
: « Ce n'est certes pas un de mes parents qui vient ainsi s'occuper de
moi. » Mais elle ne chercha pas plus loin, car elle était d'esprit
simple.
A peine avait-elle tourné les talons que le fruit s'entr'ouvrait et que
dame Kjong en sortait : elle défripait son sarong, avec autant de
précaution qu'une libellule met à étendre ses ailes après l'orage, et
elle s'amusait à préparer des surprises à la vieille : un jour elle
faisait sauter des poissons dans l'huile; un autre jour, elle
débarrassait la cour des mauvaises herbes; une fois, même, elle creusa
un puits.
La vieille femme était curieuse et, pensant que c'étaient des Génies
qui s'occupaient d'elle, elle voulut se rendre compte comment ils
étaient faits. Aussi feignit-elle de sortir et rentra sans bruit dans
sa maison juste au moment où une belle jeune fille venait d'en sortir :
elle vit, au milieu de la jarre de riz, l'écorce du fruit tout ouverte.
— Quelle est donc cette jeune fille qui s'occupe ainsi de moi ?
Viendrait-elle du fruit que j'avais mis avec mon riz ? dit-elle en
cachant l'écorce vide dans son écharpe.
Elle toussa : entendant cela, la jeune fille rentra en courant, alla
droit à la jarre, mais, ne voyant plus l'écorce, elle se retourna en
souriant vers la vieille femme :
- Habitiez-vous vraiment cette écorce, mademoiselle ? Mais comment pouviez-vous être à l'aise dans une si petite chambre ?
Alors dame Kjong — plus Beauté que jamais — raconta toute l'histoire
depuis le moment où elle était arrivée au Palais avec sa sandale d'or.
Elle dit comment elle était morte tant et tant de fois, mais elle
n'accusa jamais demoiselle Hulek de lui avoir voulu du mal. Puis elle
termina en disant : .
— Maintenant que je suis revenue sur terre...
Et elle s'arrêta.
Les conteurs sont fort taquins. Quand, après avoir parlé trois jours et
quatre nuits, ils arrivent à ce point du récit, ils s'étirent, bâillent
et concluent :
"Voilà, maintenant la Beauté a reparu sur terre, brillante comme la
Vérité : le peuple cham peut être heureux." Et ils font semblant de ne
pas entendre les cris de l'auditoire : « Et le Roi ?... Et Hulek ?...
Et dame Angkrat ?...
Et il faut les prier bien fort pour que, comme à regret, ils disent la
fin du discours de daine la Reine des Chams, Kjong-la-Beauté.
— Maintenant que je suis revenue sur terre, il va falloir que vous
alliez au Palais inviter le Roi en voire maison. S'il demande pourquoi
vous le priez ainsi, vous lui répondrez : «C'est parce qu'aujourd'hui
je donne un grand festin en l'honneur de la Beauté. »
Mais la vieille s'agita :
— Ma maison tombe en ruine et je n'ai rien à offrir, même pas du riz odorant. Je suis pauvre, si pauvre!
- Soyez sans inquiétude et faites tout ce que je vous dis. Revenez bien
vite et je vous donnerai de beaux vêtements pour honorer vos invités.
Quand la vieille fut dans la salle des audiences, elle s'assit devant
le Roi comme l'étiquette le lui commandait, car, seul, le Roi a le
droit d'être debout, la tête haute. Elle remuait comme si elle était
mordue par vingt moustiques, mais n'osait interpeller le Souverain. Ce
fut lui qui demanda :
— D'où venez-vous, la vieille, et que demandez-vous ?
— O Roi, j'ai préparé un grand festin pour demain et, veux ne pas
terminer ma vie sans m'être réjouie de la présence du plus grand des
Rois que notre peuple ait possédés. (Elle ne connaissait pas l'histoire
de son pays, mais elle savait qu'elle faisait plaisir à son Roi.)
Le Souverain ne répondit pas; il la regarda un instant et vit qu'elIe allait pleurer.
— Si le Roi ne veut pas rester longtemps dans ma maison, qu'il n'y vienne qu'un instant.
- Je viendrai, dit le roi Indravarman.
— Vous n'y pensez pas, Majesté, glapit le Grand-Chambellan. Vous savez
bien que les Rois ne peuvent aller chez leurs sujets que sur un tapis
de drap recouvert de velours, étendu du Palais jusqu'à la salle du
repas.
— C'est vrai, acquiesça le Roi. Alors, si tu veux que je vienne, conforme-toi à la règle.
La vieille rentra chez elle et trouva une maison neuve, aux piliers
dorés. Elle y monta et aperçut, sur une basse estrade, d'innombrables
mets qui répandaient un délicieux parfum. Après avoir exprimé sa
surprise par des « Oh! » et des « Ah! » à ne plus pouvoir les compter,
elle s'assit tristement :
— Si vous voulez que le Roi vienne chez nous, il faut que vous
tapissiez la rue, du Palais jusqu'ici, avec du drap et du velours. Il
ne peut venir que s'il y a un tapis.
— C'est bien, dit aussitôt darne Kjong, il trouvera aussi son tapis. Allez et renouvelez votre invitation.
A mesure que la vieille femme s'éloignait de sa maison, le drap et le
velours apparaissaient sur ses talons. Elle se présenta avec plus
d'assurance devant le monarque.
— Le drap et le velours couvrent maintenant la rue, ô Roi. Je viens encore vous prier de venir chez moi demain.
Le Roi jette un coup d'oeil par la porte et voit que la femme a dit
vrai. Les Ministres aussi se pressent aux fenêtres et le Garde du
Trésor pense : « Quelle est donc cette riche femme que je ne connais
pas ? Il doit y avoir bien longtemps qu'elle n'a payé d'impôt. » Et il
se frottait les mains. Tout le monde nommait maintenant la vieille
femme : dame Jarre-de-Riz; il n'y avait que les bonzes d'indifférents
pour cette bouffée de richesse qui avait pénétré dans le Palais Royal.
— C'est bien, dit le Roi. J'irai chez vous demain après-midi, quand il fera moins chaud.
Elle apprit à dame Kjong la visite du Roi.
— Avez-vous dit au Roi que j'étais ici ?
— Personne ne connaît votre présence en ma maison, ô Dame.
— Alors, reprit Kjong, allez inviter les dignitaires grands et petits à
venir se divertir chez vous. Dites-leur que, dans les siècles à venir
et encore après, on citera le nom de chacun qui sera venu assister à ce
festin.
Il y eut une telle foule le lendemain que les pieds de tous les
assistants étaient meurtris à l'envi. Chacun ne put cacher son
étonnement de voir que cette vieille, qui était venue si pauvrement
vêtue au Palais, fût logée si richement et eût préparé des mets si
délicats et si nombreux.
— Qui a fait tous ces gâteaux, qui a cuit tous ces poissons, qui a moulu toutes ces farines ? demandaient les invités.
— C'est moi, répondait la vieille en se taisant sur la présence de la jeune Reine.
Alors un grand brouhaha remplit la rue : c'était Indravarman, le
Glorieux, l'Incomparable, qui arrivait. Précédé d'éléphants, le cortège
atteignait la maison que la fin en quittait à peine le Palais — si
éloignés cependant l'un de l'autre qu'un courrier aurait mis près d'une
heure à les joindre. Des gardes, des ministres, des chevaux, des
archers et des lanciers, des éléphants encore, harnachés en fête, des
prêtres des quarante-sept religions d'État étaient partis en ordre mais
arrivaient dans une horrible confusion de plus de dix mille personnes.
Tout le monde voulait être le premier à voir le festin annoncé et à se
retirer si c'était une imposture. Tout le monde restait car, à chaque
arrivant, la vieille femme apportait de nouveaux plateaux.
Le Roi monta dans un kiosque préparé pour respecter son isolement. Il
paraissait soucieux et son coeur était lourd. Il pensait certainement à
dame Kjong. Quant à celle-ci, elle était restée à l'intérieur de la
maison, surveillant tout, stimulant les serviteurs. A un moment, elle,
tendit à l'hôtesse un plateau rempli de chiques de bétel et de
cigarettes roulées, puis elle ajouta : " Si le Roi vous demande qui a
fait ces chiques et ces cigarettes, vous lui répondrez que vous avez
été aidée par vos voisines. »
Le Roi regarda avec curiosité une cigarette, l'alluma, en tira une
bouffée en silence. Il prit une chique, la tourna longtemps dans ses
doigts avant de la mettre dans sa bouche, mais à peine l'eut-il mâchée
qu'il se leva :
— Qui a fait ces chiques ? Qui a roulé ces cigarettes ?
— Ce sont mes voisines, répondit la vieille; elles sont venues m'aider.
Alors une grande émotion saisit le Roi : la pensée lui vient que
peut-être la main de dame Kjong s'est posée sur ces choses. Il fait
venir toutes les jeunes filles du voisinage et leur ordonne de
fabriquer des chiques de bétel et de rouler des cigarettes. Cela dura
longtemps et c'est à peine si un orchestre parvenait à calmer
l'impatience du monarque. « Hélas! » disait chaque jeune fille, en
voyant le Roi l'arrêter à ses premiers gestes : le fait est que les
mains les plus délicates ne faisaient que des objets grossiers à côté
de ce qui était dans le plateau.
Dame Kjong chargea l'hôtesse de porter au Roi un panier de gâteaux. Le Roi, voyant ces desserts, se dresse et dit :
— Voyons, la vieille, ne m'abusez pas: il n'y a qu'une personne capable
de préparer d'aussi bonnes et belles choses. Dites-moi la vérité : qui
les a préparées pour vous ?
— Ce sont mes parents qui sont venus m'aider.
- Tu mens! Ces gâteaux, ces mets délicats, ces chiques et ces cigarettes ont été préparés par mon épouse.
Cependant dame Kjong, qui était restée clans la maison, pensait que le
Roi et elle étaient comme une boîte et son couvercle, séparés un
instant mais prêts à se rejoindre, car l'un sans l'autre n'a aucune
signification. Aussi soupira-t-elle. Du kiosque, le Roi entendit son
soupir : il se leva, entra dans la maison en bousculant dame
Jarre-de-Riz et aperçut dame Kjong. Il vaut mieux ici tirer un rideau
sur la chambre où le Roi retrouva son épouse, car il n'est pas auguste
que le peuple prenne connaissance de l'émotion de ses souverains
Alors on organisa le cortège, le même qu'à l'aller, sauf qu'il y avait
un palanquin de plus, tout fermé, ce qui excitait la curiosité des
gens. La vieille suivait sur un éléphant. Chacun avait des pensées
différentes, chacun cependant se réjouissait, car le Roi irradiait le
bonheur.
La nuit vint; le Roi fit entrer en secret son épouse dans sa chambre et
dame Kjong commença son récit. Cela dura toute la nuit et encore la
journée et encore toute la nuit. Tout y passa : la soirée passée sans
natte ni souper chez dame Angkrat, les aréquiers coupés, la tortue, le
merle siffleur, les bambous et l'arbre au fruit unique; et, à chaque
aventure, le nom d'Hulek revenait : « Hulek m'a prise, m'a tuée et m'a
mangée. » Elle termina ainsi :
- 0 Roi, mon époux, Hulek me déteste depuis le commencement du monde jusqu'à maintenant.
Cependant demoiselle Hulek qui était couchée dans la chambre voisine,
avait reconnu la voix de dame Kjong. Elle comprit que celle-ci était
née à nouveau. Elle attendit que le Roi se levât pour s'introduire
auprès de la Reine.
— Comment se fait-il que, de morte que tu étais, te voici maintenant née à nouveau ?
Kjong, entendant les paroles doucereuses de sa soeur, sourit, et Hulek, devant ce sourire, se sentit rassurée. Elle expliqua :
— Comme tu étais morte et que le Roi paraissait désespéré, je suis
venue te remplacer pour le consoler : je pouvais ainsi lui parler de
toi tous les jours.
Et elle demanda :
- Comment se fait-il que ton corps soit si beau, si propre, si doux.
Kjong n'était plus une enfant et elle savait qu'elle ne pourrait deux
fois reconquérir son époux. Les Génies soutiennent ceux qui ont le
coeur pur et qui ont été trompés; ils se détournent de ceux dont la
bonté n'est que stupide faiblesse. Aussi sourit-elle à Hulek en lui
répondant :
— Pour être comme moi, il faut faire ce que je pratique chaque semaine
: prendre une marmite en fer, très grande, de la taille d'un corps de
jeune fille; on y fait bouillir de l'eau pendant trois heures, avec des
aromates pour la parfumer. Puis, d'un coup, on s'y plonge. Tu vois
comme, purifié, le corps devient beau, propre et doux.
Hulek sort sans remercier, vend des bijoux pour acheter une immense
marmite de fer chez le fondeur, y met de l'eau, des aromates, fait
bouillir longuement le mélange et, d'un coup, saute dans l'eau
bouillante — car dame Kjong avait omis de lui conseiller de laisser
refroidir l'eau (sans doute eut-elle son attention distraite à ce
moment...). Toujours est-il qu'en un instant demoiselle Hulek-la-Légère
fut cuite, cuite comme un Tiérok et comme une simple tortue, cuite
comme un merle plumé, cuite comme des bambous écorcés.
Le soir, dame Kjong, passant dans les appartements de sa soeur, aperçut
le réchaud qui cuisait. Elle pensa : « Voilà un bon plat que ma soeur a
préparé pour sa mère : mais il faut le faire hacher et en faire un pâté
avant de le lui envoyer. » Alors avec des sabres, on fit un bon hachis
qu'on sala et qu'on mit ensuite en jarres. Comme — et pour cause! —
personne ne trouvait demoiselle Hulek, on vint chercher daine
Kjong-la-Beauté pour lui demander ce qu'il fallait faire des pots
pleins d'excellent pâté.
- Portez-les saris retard à dame Angkrat et dites-lui : « Ce sont là des jarres de viande conservée que vous envoie la Reine. »
Ce jour-là, l'heure de souper étant venue, dame Panier-de-Rotin — qu'on
n'appelait plus ainsi depuis qu'elle était deux fois belle-mère du Roi
--prit, dans la jarre, de la viande et s'en régala. Elle trouva le pâté
si bon qu'elle en reprit en disant : « Ma propre fille, la Reine, a
quelque chose de bon à manger et elle me l'envoie; elle n'est pas comme
était Kjong, ma fille adoptive, qui ne se souciait pas de moi. Je suis
bien heureuse que celle-ci soit morte, car elle n'a pas été
reconnaissante du bien que je lui avais fait. »
Tous les jours, elle mangea ainsi de la viande, mais, un jour, elle
découvrit au fond d'une jarre une des boucles d'oreilles de sa fille
Hulek. Alors elle s'écria :
— Hélas! J'ai mangé de la chair de ma fille.
Elle se frappa la poitrine, se lamenta sur la triste fin de sa fille,
puis tout d'un coup la colère emplit son coeur. Elle prit son écharpe,
la jeta sur son cou et courut au Palais réclamer au Roi sa fille
qu'elle lui avait confiée. Elle monta à la salle d'audience et vit
Kjong qui était assise sur le trône, ses sandales d'or aux pieds. Très
surprise, car elle croyait que sa fille adoptive était morte, tombée
d'un aréquier dans une mare, elle pensa : e Je dois certainement me
tromper : je n'y vois plus bien clair; ce ne peut être Kjong, mais une
femme qui lui ressemble. » Alors, s'adressant à la Reine, elle lui dit :
— De quel pays venez-vous ?
— Je suis une fille adoptive, lui répondit la Reine, et ma mère demeure dans un village qui n'est pas très éloigné d'ici.
Alors la vieille lança par terre la boucle d'oreille qui se transforma
aussitôt en un petit lézard vert, brillant comme une émeraude. Puis
elle se leva et se retira, sans saluer ni prendre congé. Elle descendit
de la salle d'audience et rentra chez elle, suivie du petit lézard.
Les conteurs s'arrêtent toujours là, parce qu'ils prétendent que c'est alors une autre histoire qui commence.
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